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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


"Hormis le cas de prostitution". L'exception au divorce selon Matthieu

Publié par Biblissimo sur 13 Octobre 2015, 14:24pm

Catégories : #Synoptiques & Actes des Apôtres, #Mariage, #Divorce

Jésus et la femme adultère par Rembrandt (National Gallery, London)

L’interdit du renvoi de l’épouse en Mt 5, 31-32[1]

Parmi les synoptiques, seul l’évangile selon saint Matthieu mentionne une exception à l’interdit du divorce. Elle se trouve dans le texte de la troisième antithèse du Discours sur la montagne (DM). La question est pour l’évangéliste de grande importance puisqu’il la reprend plus loin (19, 3-9). Elle l’est évidemment tout autant sinon plus pour nous, au XXIè siècle, vu les changements de société et les tensions sur le sujet de l’indissolubilité du mariage entre les différentes confessions chrétiennes.

Il nous faudra définir de près le terme utilisé par Mt, logos porneias, assez général, laissant du coup les commentateurs indécis. Pourtant, dans les deux passages consacrés à ce sujet, Mt reprend presque mot pour mot le texte qu’on trouve en Mc et Lc[2]. Puisqu’il est difficile d’imaginer que Mc et Lc aient effacé la mention de l’exception, celle-ci doit être considérée comme une caractéristique de la tradition matthéenne, une pratique propre à la communauté de Matthieu si importante à leurs yeux qu’ils l’ont intégrée dans le texte même de l’évangile.[3] Pourquoi ? Nous n’avons pas d’élément d’explication.

Le but de ce dossier est de résumer ce que l’exégète peut dire de certain sur cette exception à l’interdit du divorce selon saint Matthieu.

1. Le texte et ses parallèles synoptiques

Voici le texte de Mt 5, 31-32 en traduction littérale :

« Il a été dit aussi : Quiconque répudiera sa femme, qu’il lui donne un acte de divorce (apostasion). Eh bien ! moi je vous dis : Tout [homme] qui répudie sa femme, hormis le cas de porneia, la fait être adultère ; et quiconque épouse une répudiée, commet un adultère. »

Ce texte est explicité plus loin dans l’évangile de Matthieu (19, 3-9) et on y trouve davantage l’atmosphère dans laquelle on discutait de la répudiation dans le milieu matthéen : pour sauvegarder l’idée évangélique de l’indissolubilité du mariage, on devait répondre à l’objection des pharisiens s’autorisant de Dt 24, 1 pour permettre certaines exceptions.

« Des Pharisiens s’approchèrent de lui et lui dirent, pour le mettre à l’épreuve : "Est-il permis de répudier sa femme pour n’importe quel motif ?" Il répondit : "N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès l’origine, les fit homme et femme, et qu’il a dit : Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair ? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien ! ce que Dieu a uni, l’homme ne doit pas le séparer. – Pourquoi donc, lui disent-ils, Moïse a-t-il prescrit de donner un acte de divorce quand on répudie ? – C’est, leur dit-il, en raison de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; mais dès l’origine il n’en fut pas ainsi. Or je vous le dis : quiconque répudie sa femme – pas pour (mè epi) porneia – et épouse une autre, commet un adultère. »

Mc 10, 2-12 :

« Des Pharisiens lui demandaient : "Est-il permis à un mari de répudier sa femme ?" C’était pour le mettre à l’épreuve. Il leur répondit : « Qu’est-ce que Moïse vous a prescrit ?" – "Moïse, dirent-ils, a permis de rédiger un acte de divorce et de répudier." Alors Jésus leur dit : "C’est en raison de votre dureté de cœur qu’il a écrit pour vous cette prescription. Mais dès l’origine de la création Il les fit homme et femme. Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère, et les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien ! ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer." Rentrés à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur ce point. Et il leur dit : "Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à son égard ; et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère." »

Lc 16, 18 : « Tout homme qui répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère, et celui qui épouse une femme répudiée par son mari commet un adultère. »

Il est utile de mentionner que Paul se place dans la même ligne quand il écrit aux Corinthiens : « Quant aux personnes mariées, voici ce que je prescris, non pas moi, mais le Seigneur : que la femme ne se sépare pas de son mari – au cas où elle s’en séparerait, qu’elle ne se remarie pas ou qu’elle se réconcilie avec son mari – et que le mari ne répudie pas sa femme » (1 Co 7, 10-11).

2. Le terme porneia

En grec, porneia désigne toute forme d’activité sexuelle désordonnée et grave ; c’est le contexte qui la précise. Même si moicheia est le terme spécifique pour l’adultère et la fornication (cf. les neuf emplois dans la littérature paulinienne), les deux sont souvent employés de manière équivalente. Qualifier la conduite d’une femme mariée comme porneia désigne normalement l’adultère…

3. Le contexte rabbinique

La troisième antithèse du DM est un retour bref et incisif sur la juridiction de Dt 24,1-6 et la possibilité qui y est faite de répudier sa femme si l’homme lui trouve « quelque chose de repoussant ».

Or, « les rabbins discutaient surtout, au sujet de Dt 24,1, sur le sens à donner aux mots : « quelque chose de repoussant – aschèmon pragma ». Comme toujours, on en donnait tantôt une interprétation étroite, restreignant les possibilités de répudiation, tantôt une interprétation large, les multipliant ; dans tous les cas, on prescrivait la lettre de répudiation permettant à la femme de prouver qu’elle avait été libérée de son mari et, en conséquence, pouvait se remarier » (P. Bonnard, p. 68-69).

« Dans la société palestinienne à dominante masculine, on envisageait peu le divorce à l’initiative de la femme (voir à l’opposé, Mc 10,12 en milieu romain) et l’avenir de la femme répudiée s’annonçait assez sombre. En un tel contexte, ce sont bien les droits de la femme que Matthieu défend » (Cl. Tassin, L’Évangile de Matthieu: commentaire pastoral. Coll. Commentaires. Paris / Outremont: Centurion / Novalis, 1991, p. 67).

4. L’enseignement de Jésus

« La réponse de Jésus n’est pas tout à fait la même en 5,32 qu'en 19,9. Ici, Jésus dit : tout homme qui répudie sa femme… l’expose à commettre l’adultère (car elle va se remarier alors qu’en réalité elle est encore liée à son mari) ; dans 19,9, Jésus dit : tout homme qui répudie sa femme… et en épouse une autre commet l’adultère (car en réalité il est encore lié à sa première femme). Le sens de ces deux paroles correspond à celui de Mc 10,11-12 et Lc 16,18 : non seulement Jésus affirme qu’en cas de répudiation il ne faut pas se remarier (ce qui pourrait être le sens de Mc 10,11-12) mais que, toute répudiation entraînant un adultère, il ne faut pas répudier, ce qui est le sens du logion fondamental de 19,6. Dans Mt 5,32, plus clairement que dans les trois autres textes, on voit que toute répudiation entraîne un remariage et donc un adultère ; mais nous pensons que cela est présupposé dans les quatre cas et cette thèse est largement confirmée par ce que nous savons des pratiques de ce temps : on ne répudiait pas pour demeurer célibataire, mais pour épouser une autre femme ; tel est le sens qu’il faut donner au kai de la fin du verset. »

L’exception du cas d’infidélité de la femme : « Cette interprétation se heurte: 1) au fait qu’elle contredit la conception fondamentale du mariage exprimée dans 19,6, logion le mieux attesté sur cette question dans tout le christianisme primitif ; 2) au fait que dans Mt 5 à 7, pas plus qu’ailleurs dans les textes, nous ne voyons Mt énoncer une restriction quelconque en rapportant une instruction éthique de Jésus. En effet, ces textes nous présentent Jésus refusant précisément de se laisser entraîner sur le terrain rabbinique des distinctions en fonction de cas particuliers, et se bornant à rappeler massivement l’ordre de création établi par Dieu ; 3) au fait que tout au long des chapitres 5 à 7, mais aussi ailleurs, la tendance constante de Matthieu est de renforcer l’exigence de la loi en mettant en lumière le caractère fondamental et implacable de celle-ci. »

Baltensweiler : porneia a le même sens qu’en Ac 15,28-29, à savoir l’union entre deux personnes ayant entre elles un degré de parenté interdit.[4] « Or, de nombreux indices font penser que le décret d’Ac 15 reflète les mêmes circonstances historiques et les mêmes difficultés et scrupules que Matthieu dans son ensemble. La pensée de notre verset serait donc la suivante : interdiction de la répudiation, les cas de mariage illégaux du point de vue de Lv 18 exceptés (mais non du point de vue païen, qui tolérait largement certains mariages consanguins). Nous pouvons faire un pas de plus : nous savons que la casuistique juive autorisait certaines unions interdites par Lv 18 dans le cas de païens convertis à la foi juive (cf. Strack-Billerbeck, III, p. 353-358). Ce serait contre de telles autorisations que notre texte protesterait pour rétablir la position dure qui est celle d’Ac 15 : pas de répudiation possible en dehors des cas d’unions illégales prévus par Lv 18. Si cela est vrai, cela confirme la tendance de Matthieu à se montrer, sur ce point comme sur d’autres, plus ferme et plus exigeant à l’égard de ses convertis (ou candidats à la conversion) que ne le faisaient les scribes et les pharisiens avec qui il se confrontait. »

La question de l’authenticité : la restriction vient-elle de Jésus ou de la communauté matthéenne ? « Probablement pas de Jésus, pense P. Bonnard, puisqu’elle se réfère à des circonstances historiques et locales autres que celles de la vie de Jésus. Par contre, en interprétant de cette manière la pensée de Jésus, Matthieu s’est montré fidèle à son maître puisque, ici comme ailleurs, il a résisté aux facilités de la casuistique rabbinique pour s’en tenir aux prescriptions vétérotestamentaires. »

Cette interprétation, retenue par BJ 2000, rétrécit la signification de porneia et rend le texte plus compréhensible. Cependant, elle ne trouve pas de fondement ni dans la syntaxe ni dans la réception du texte avant l’époque moderne. Elle reste donc une hypothèse qui, du fait de la gravité de la question, ne peut être invoquée en dehors de la recherche proprement biblique.

5. Pourquoi pas de pardon possible ?

Le texte est de nature juridico-théologique. Pour cela il n’envisage pas la possibilité du pardon à l’égard de la femme infidèle, de la réconciliation et de la restauration du couple. Pourquoi ? Serait-ce que le mariage est considéré comme détruit du fait même de l’adultère ? U. Luz : une telle sévérité, interprétée dans le contexte du DM, a principalement pour but de protéger l’engagement sacré, non d’entrer dans des considérations pastorales.

6. "A cause de la dureté de votre cœur "

En grec : sklèrokardia. S’il arrive que l’homme ait l’intention de se séparer de son épouse, dit Jésus, c’est parce que son cœur est dur à se convertir (Mc 16, 14) ou à prendre en compte la faiblesse de ceux qui l’entourent (Mt 25, 24). Le terme est en effet régulièrement utilisé dans le sens de la difficulté à comprendre, à réviser son opinion. Autrement dit, Jésus détourne la discussion en l'éloignant des débats juridiques pour mettre le doigt sur ce qui est en amont de toute tension dans le couple : la capacité à réviser ses propres positions pour mieux vivre avec l’autre. C’est un peu ce que rapporte l’évangile de Jean quand il présente Jésus face à la femme adultère renvoyant les hommes à leur conscience de pécheurs (Jn 8, 1-11). Dans le contexte extrêmement patriarcal du judaïsme de ce temps, c'est l'homme qui est visé en premier lieu, et sa trop grande propension à décider en fonction de son seul point de vue, résistant aux conseils de son épouse.

7. Conséquence

S’il est vrai qu’il faut ici comme dans de nombreux autres passages de Matthieu, distinguer l’enseignement de Jésus, représenté par la triple tradition (pas d’exception à l’interdit du divorce = tradition catholique), et une forme de distanciation de la part des autorités de la tradition matthéenne (il y a une exception = traditions orthodoxe et protestante), les conséquences dans les débats théologiques seront immenses. Il est alors possible de relativiser l’option matthéenne en fonction de ce que l’on considère un enseignement authentique de Jésus. Beaucoup ne seront pas prêts à repenser la notion classique de canonicité et d’inerrance… Comment choisir ?

[1] Voir en priorité P. Bonnard, L’évangile selon saint Matthieu (Commentaire du Nouveau Testament, I. Deuxième série), Labor et fides, Genève, 21982, p. 68-70. Le commentaire approfondi de ce passage par J. Nolland, The Gospel of Matthew: A Commentary on the Greek Text. Coll. New International Greek Testament Commentary. Grand Rapids, Mich.; Bletchley: W.B. Eerdmans Pub. Co. ; Paternoster Press, 2005, p. 240-247 (avec abondante bibliographie, essentiellement en anglais) mentionne et évalue diverses propositions en concluant sans apporter de solution définitive.

[2] La version de Luc (16,18) est réduite au minimum : un verset !

[3] C’est le cas de l’ajout de la condamnation sans appel de l’homme qui ne porte pas l’habit de noce (symbole du baptême?) à la suite de la parabole du festin royal au ch. 22.

[4] Ce sens se trouve dans la célèbre réaction de Paul à la nouvelle qu’un jeune homme vit avec sa belle-mère (1 Co 5,1).

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