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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


La miséricorde I: Petit vocabulaire biblique

Publié par Biblissimo sur 27 Mai 2016, 14:30pm

Catégories : #Lettres de saint Paul, #Miséricorde

La miséricorde I: Petit vocabulaire biblique

Dossier de vocabulaire biblique des principaux termes et expressions relatifs à la miséricorde dans la Bible, plus précisément dans l'Ancien Testament et les lettres de saint Paul.

1. Introduction

1.1 Le cadre de ce dossier.

La tradition biblique, témoin exceptionnel d’une longue et étonnante tradition religieuse, celle d’Israël, a développé un immense vocabulaire pour formuler la relation privilégiée que le peuple avait avec son Dieu. Or, le langage suit la pensée ; et la pensée, normalement, suit l’expérience. Pensée et langage, dans une intime et indissociable collaboration, ont pour but de faciliter la mise en relation de l’homme avec ce qui l’entoure. Dans la Bible, une grande partie de ce langage concerne la relation entre l’homme et Dieu.

Or, les lecteurs d’aujourd’hui lisent la Bible dans ses traductions en langues modernes, français, anglais, allemand, italien… La Parole de Dieu leur est adressée dans un langage dérivé, avec toutes les approximations inhérentes à un travail de traduction... Une des causes de ces approximations tient au fait que l’hébreu a des caractéristiques linguistiques spécifiquement différentes de nos langues européennes. Il est par conséquent important, pour tout lecteur sérieux, de se rapprocher autant que possible du langage originel dans lequel s’est façonnée la tradition religieuse d’Israël.

Une des caractéristiques de la pensée biblique est qu’elle n’a à sa disposition que des expressions concrètes, issues de la vie sociale, de l’observation, des sensations physiques… Les notions de type philosophique et spirituelles sont exprimées tant bien que mal par un vocabulaire en très grande partie pragmatique. Les mêmes images tirées de l’expérience quotidienne sont utilisées pour parler des fondements de la vie sociale comme du mystère de Dieu.

Cela est particulièrement important quand il s’agit de pénétrer dans la manière dont la Bible fait parler Dieu. Elle lui attribue un langage totalement humain tout en s’efforçant de respecter la sainteté de Dieu.

Dans notre civilisation actuelle, tentée par une lecture fondamentaliste des textes sacrés, l’exégèse fournit des aides précieuses à ceux qui cherchent l’authenticité des sources de leur foi.

C’est ce que je propose en sélectionnant ici ce que j’appelle le « vocabulaire biblique de la miséricorde ». En quelques phrases ou paragraphes, j’essaierai de résumer le sens d’une dizaine de termes ou expressions en m’efforçant de respecter le délicat passage entre le niveau purement humain du langage et son utilisation dans le discours spécifique de l’expression de la foi juive.

Au point de départ de ce document, il est indispensable :

- de faire confiance aux spécialistes, ceux qui ont été éprouvés par leurs pairs et reconnus pour des savants honnêtes et bien informés ;

- de se libérer des habitudes de lecture qui tendent à limiter à quelques notions simplistes l’extraordinaire richesse de la littérature religieuse ;

- d’avoir présent à l’esprit que tout langage proprement religieux, c’est-à-dire toute formulation du mystère de Dieu et de sa relation à l’homme et à la création, est approximatif. Entendons-nous : je ne dis pas qu’il est erroné ; je dis qu’il ne correspondra jamais exactement à la réalité, au mystère.

1.2 Le plan

L’amour est une réalité extrêmement diversifiée. Il existe même chez les animaux sous la forme de désirs instinctifs, auxquels l’accoutumance peut engendrer une étonnante fidélité ! Le même verbe qui désigne l’attraction qu’exercent certains objets, voire de simples aliments, est utilisé pour qualifier une relation intime et durable entre deux personnes bien au-delà de l’attirance physique. On parle même d’ « aimer » Dieu, un être invisible, éloigné de nos sens, absent de nos rencontres quotidiennes !

Face à ce décalage entre le langage de l’amour et le mystère de Dieu, la diversité du vocabulaire est un atout. Encore faut-il bien le maîtriser et l’employer de manière opportune.

C’est ce que nous ferons maintenant, tout en nous limitant au vocabulaire concernant la miséricorde. Il nous faut dans un premier temps mentionner le vocabulaire concernant une relation d’amour fondée sur les mérites, ou les qualités humaines, ou les raisons sociales positives. Puis nous aborderons cette forme de l’amour qui se porte vers une personne en manque de valeurs, la miséricorde.

2. L’amour

2.1 Aimer, ’ahab

Le terme hébreu le plus courant et le plus simple pour désigner l’amour est ’ahab. Il correspond au français « aimer ».

On lit au début du Cantique des cantiques : « L’arôme de tes parfums est exquis; ton nom est une huile qui s’épanche, c’est pourquoi les jeunes filles t’aiment » (Ct 1, 3). C’est ainsi qu’Abraham « aime » Isaac son fils (Gn 22, 2) ; de même Isaac dont il est dit qu’il peut épouser Rébecca par amour et pas seulement par arrangement des familles concernées (Gn 24, 67).

Selon le Dt 4, 37-38, Dieu a « aimé » les pères, et cet amour l’a conduit à choisir Abraham et sa descendance et à tout faire pour lui assurer son bien-être, à commencer par la faire sortir d’Égypte.

Dans l’Exode, Dieu se définit comme un Dieu fidèle pour ceux qui l’ « aiment », c’est-à-dire qui gardent ses commandements (Dt 5, 10 ; Ex 20, 5-6). C’est d’ailleurs le verbe utilisé dans la fameuse déclaration : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… » (Dt 6, 4-8).

C’est de cet amour que l’on doit aimer son prochain (Lv 19, 18.34).

2.2 Hèsèd

Un des termes caractéristiques de la Bible hébraïque, impossible à rendre dans nos langues modernes, est : ḥèsèd (prononcer la 1ère syllabe avec un son guttural).

Il se trouve 245 fois dans l’A.T., dont 18 fois au pluriel et 16 fois avec l’article défini en forme absolue.

Il semblerait que les écrivains bibliques aient commencé à l’utiliser après l’exil. Donc, dire que Dieu est entré en relation de ḥèsèd avec son peuple correspond à un progrès notable dans la tradition biblique !

2.2.1 Sens profane

En général, on « fait ḥèsèd avec quelqu’un ». Désigne donc une forme de relation interpersonnelle. Plus précisément, à l’égard de parents ou d’amis, entre un souverain et ses sujets. Le fondement est normalement la bienveillance, soit du fait de la nature même de la relation, soit par initiative de l’une des parties (Gn 19, 19 ; 21, 23 où la réciprocité des initiatives de ḥèsèd se prolonge en alliance). La ḥèsèd est une relation normalement réciproque ou qui invite à la réciprocité.

De plus, elle désigne une relation concrète, qui se manifeste par un bienfait. En particulier sous la forme plurielle, ḥasadîm.

Enfin, elle engendre une relation suffisamment profonde pour être comprise par les partenaires comme durable, capable de traverser les aléas de l’histoire et d’être reportée sur les générations suivantes.

D’où les traductions : bonté, grâce, gentillesse.

Souvent associée à ’èmèt qui ajoute la valeur de permanence, de solidité à la relation manifestée ou promise. Voir en particulier : « Quand le Seigneur nous aura livré le pays, nous agirons envers toi avec ḥèsèd et ’èmèt » (Jos 2, 14).

Parfois mise en parallèle avec l’exigence de faire le mišpat, le jugement (Mi 6, 8).

2.2.2 La ḥèsèd selon Dieu

Une des caractéristiques de la ḥèsèd comme relation d’amour appliquée au Dieu de la Bible est qu’elle est étendue à tout un peuple, un groupe défini mais large.

Citons un texte célèbre et de grande portée théologique :

« Je ferai passer devant toi toute ma beauté et je prononcerai devant toi le nom du Seigneur. Je fais grâce (ḥanan) à qui je fais grâce et j’ai pitié (raḥam ; grec : oiktirô) de qui j’ai pitié… Le Seigneur descendit dans une nuée et il se tint là avec lui. Il invoqua le nom du Seigneur. Le Seigneur passa devant lui et il cria : " Le Seigneur, le Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, grand de ḥèsèd et de ’èmèt, gardant ḥèsèd à des milliers, tolère faute, transgression et péché mais ne laisse rien impuni et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits-enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération." Aussitôt Moïse tomba à genoux sur le sol et se prosterna, puis il dit : "Si vraiment, Seigneur, j’ai trouvé grâce à tes yeux, que mon Seigneur veuille bien aller au milieu de nous, bien que ce soit un peuple à la nuque raide, pardonne nos fautes et nos péchés et fais de nous ton héritage..." » (Ex 33, 19 ; 34, 5-9).

Dans ce passage, la notion sociale de ḥèsèd, appliquée à Dieu, est qualifiée de durable : elle est associée avec la ’èmèt, terme qui exprime la stabilité.

Dans un autre texte célèbre, la ḥèsèd est appliquée à Dieu selon la forme particulière de relation qui lie deux fiancés : « Je te fiancerai à moi pour toujours ; je te fiancerai dans la justice et dans le droit, dans la ḥèsèd et la miséricorde (raḥamîm) » (Os 2, 21). Avant de traduire par tendresse, ce qu’on fait spontanément dans notre culture, il faut prendre en considération que les fiançailles, dans le monde oriental antique, n’étaient pas d’abord une question d’amour entre les jeunes mais une façon de développer des liens familiaux à l’intérieur du clan. Dans le contexte d’Osée cependant, on peut être certain que ḥèsèd associe à l’authenticité d’une relation de fiançailles l’élément affectif qui rend heureuse une relation de couple.

Cependant, ḥèsèd et amour (’ahab) vont bien ensemble : « Pour avoir écouté ces coutumes, les avoir gardées et mises en pratique, le Seigneur ton Dieu te gardera l’alliance et la ḥèsèd qu'il a jurées à tes pères. Il t’aimera (’ahab), te bénira, te multipliera… » (Dt 7, 12-13).

2.2.3 Miséricorde ?

Traduire ḥèsèd par miséricorde n’est donc pas le sens premier du terme. C’est cependant ainsi que la Bible latine a traduit le terme hébreu dans la très grande majorité des cas. Et si elle l’a fait, c’est "par une contagion" de la traduction de la Septante, chez qui ḥèsèd est rendu presque toujours par eleos, qui a nettement le sens de pitié, miséricorde. Un des exemples les plus nets se trouve dans la traduction du célèbre psaume 136 (135 dans la Lxx et donc dans la Vulgate), qui répète à chaque verset : « Éternelle est sa ḥèsèd », traduit systématiquement par eleos en grec et misericordia en latin.

Cela étant, il faut prendre en considération un élément déterminant dans la manière de traduire ḥèsèd pour qualifier la forme d’amour que Dieu a établi avec son peuple : compte tenu de la nécessité pour Dieu de sans cesse devoir pardonner à son peuple, cette ḥèsèd prend nécessairement la forme de la miséricorde.

2.3 Faire grâce

Mentionnons rapidement un verbe hébreu fondamental : ḥanan. Le substantif principal est ḥen ; on trouve aussi ḥannah.

Le sens correspond assez bien à l’expression française courante : « faire grâce, favoriser » au sens d’accorder une faveur. Une traduction littérale serait : « gratifier », difficile cependant à employer en français courant.

Gn 33, 5.11 : « Lorsqu’il leva les yeux et qu’il vit les femmes et les enfants, il demanda : « "Qui sont ceux que tu as là ?" Jacob répondit : "Ce sont les enfants dont Dieu a gratifié (ḥanan) ton serviteur." […] Accepte donc le présent qui t’est apporté, car Dieu m’a favorisé et j’ai tout ce qu’il me faut. »

Ps 4, 2 : « Quand je crie, réponds-moi, Dieu de ma justice ; dans l’angoisse tu m’as mis au large ; <favorise-moi> = fais-moi grâce ; écoute ma prière ! »

On lit souvent une expression complémentaire : « trouver grâce » : ainsi il est dit, en Gn 6, 8, que « Noé avait trouvé grâce (matza ḥen) aux yeux du Seigneur. » Voir aussi Gn 18, 3 ; 19, 19. L’expression dénote le constat d’un état de fait pour lequel le bénéficiaire ressent une certaine surprise. Elle souligne l’initiative de la personne qui est à l’origine de cette faveur.

3. L’amour de miséricorde

De l’amour qui lie deux personnes en fonction de leurs qualités humaines ou des circonstances heureuses, passons maintenant à l’amour qui se porte vers quelqu’un malgré ses péchés ou plus simplement malgré un manque de valeurs susceptibles d’attirer l’amour.

3.1 Raḥamîm, raḥam

Une autre parmi les expressions caractéristiques de l’hébreu est raḥamîm. Le terme désigne premièrement une partie du corps, et pas n’importe laquelle, les entrailles. Dans son usage imagé, elle exprime la pitié.

3.1.1 Le rèḥèm

Le terme raḥamîm, une forme plurielle, provient du singulier rèḥèm. On le trouve par exemple en Gn 20, 18 et Ps 22, 11. Le caractère concret de l’expression apparaît rapidement. Ainsi, pour dire qu’une femme est enceinte, phénomène inexplicable à l’époque, on dira que Dieu lui a ouvert le rèḥèm (Gn 29, 31 ; 30, 22). Dans le cas contraire, Dieu lui a fermé les entrailles (1 Sm 1, 5). On lit ainsi en Job 31, 15 : « Ne les a-t-il pas créés comme moi dans le ventre (bètèn) ? Un même [Dieu] nous forma dans le rèḥèm. »

3.1.2 Le siège des émotions

Par extension, la forme plurielle de rèḥèm, raḥamîm, désigne le siège des émotions. En fait, il est utilisé dans la plupart des cas pour désigner le sentiment de pitié. Un exemple assez clair se trouve dans le célèbre récit du jugement de Salomon. Il lui est demandé d’arbitrer le conflit qui oppose deux mères dont l’une a perdu son enfant et réclame l’enfant de la première. De manière fort judicieuse, Salomon propose que l’enfant soit mis à mort en présence des deux femmes. La réaction immédiate de la mère de l’enfant orientera infailliblement le jugement du roi :

La femme dont le fils vivait s’adressa au roi, car ses entrailles s’étaient enflammées pour son fils, et elle dit : "S’il te plaît, Monseigneur ! Qu’on lui donne l’enfant vivant, qu’on ne le tue pas !" (1 R 3, 26).

Gn 43, 14 : « Qu’El Shaddaï vous fasse trouver pitié (raḥamîm = charin) auprès de cet homme et qu’il vous laisse ramener votre autre frère et Benjamin. Pour moi, que je perde mes enfants si je dois les perdre ! »

Gn 43, 30 : « Joseph se hâta de sortir, car ses entrailles s’étaient émues pour son frère et les larmes lui venaient aux yeux : il entra dans sa chambre et là, il pleura. »

Dt 13, 18 : « De cet anathème tu ne garderas rien, afin que le Seigneur revienne de l’ardeur de sa colère, qu’il te fasse miséricorde comme il l’a juré à tes pères. »

Ne 9, 19 : « Toi, dans tes grandes (ou nombreuses) entrailles, tu ne les as pas abandonnés au désert ; la colonne de nuée ne s’écarta point d’eux pour les guider de jour sur la route, ni la colonne de feu la nuit, pour illuminer devant eux la route où ils chemineraient. » Voir aussi v. 28.31.

Ps 25, 6 : « Souviens-toi de tes entrailles, Seigneur, de ta ḥèsèd, car ils sont de toujours. »

Ps 40, 12 : « Toi, Seigneur, tu ne mettras pas un terme (kala’) pour moi à tes entrailles ! Ton amour et ta vérité sans cesse me garderont. »

Ps 69, 17 : « Réponds-moi, Seigneur, car bon [est] ta ḥèsèd ; selon ta grande pitié (rôb raḥamèkha), regarde vers moi. »

Ps 103, 4 : « Qui rachète à la fosse ta vie, qui te couronne de ḥèsèd et de raḥamîm. »

3.1.3 Dans le Nouveau Testament

Les écrits du Nouveau Testament ont conservé l’expression hébraïque en plusieurs passages, y compris chez Paul. On y trouve le substantif, splagchna, mais aussi un verbe construit sur lui (donc "dénominatif"), splagchnizesthai.

Le père de Jean-Baptiste, dans le cantique qu’il prononce après la naissance de l’enfant, proclame : « Tu seras appelé prophète du Très-Haut ; car tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés, grâce aux entrailles de miséricorde de notre Dieu… » (Lc 1, 78).

Toujours chez Luc, Jésus lui-même décide de redonner vie à l’enfant de la veuve de Naïm parce qu’il a senti ses entrailles se serrer de pitié : « En la voyant, le Seigneur ressentit de la pitié (esplagchnisthè) pour elle et lui dit… » (Lc 7, 13). Le même rôle de la pitié se trouve dans la parabole du débiteur impitoyable de Matthieu (Mt 18, 27).[1]

Dans les fameuses paraboles lucaniennes du Bon Samaritain (ch. 10) et de l’enfant prodigue (ch. 15), les deux protagonistes modifient radicalement leur attitude parce qu’ils obéissent au sentiment de pitié qu’ils éprouvent face au moribond et au fils perdu.

Chez saint Paul, le terme splagchna est utilisé à six reprises pour indiquer l’affection que des chrétiens éprouvent pour leurs frères : 2 Co 6, 12 ; 7, 15 ; Ph 2, 1 ; Col 3, 12 ; Phm 1, 7.12.20. L’apôtre se réfère même aux « entrailles du Christ Jésus » pour qualifier l’amour qu’il a pour les Philippiens (Ph 1, 8).

La première lettre de Jean dénonce le comportement de celui qui « ferme ses entrailles » face au démuni (1 Jn 3, 17).

On trouve encore l’adjectif rare, eusplagchnos : littéralement, il qualifie la personne « dont les entrailles sont saines » (Eph 4, 32 ; 1 P 3, 8).

3.2 Consoler ou se raviser[2]

Le verbe naḥam signifie : "changer d’avis, se raviser ; renoncer à (p. ex. au mal) ; se repentir d’avoir fait ou dit quelque chose ; passer de la tristesse à la joie, donc se consoler."

Gn 37, 35 : « Tous ses fils et ses filles vinrent pour le [Jacob] consoler, mais il refusa d’être consolé et dit : "Non, c’est en deuil que je veux descendre au shéol auprès de mon fils. Et son père le pleura." »

Is 22, 4 : « J’ai dit : "Détournez-vous de moi, que je pleure amèrement ; n’essayez pas de me consoler de la ruine de la fille de mon peuple." »

Appliqué au Dieu de la Bible, on lit :

Ps 23, 4 : « Passerais-je un ravin de ténèbre, je ne crains aucun mal car tu es près de moi; ton bâton, ta houlette sont là qui me consolent. »

Ps 86, 17 : « Fais pour moi un signe de bonté. Ils verront, mes ennemis, et rougiront, car toi, Yahvé, tu m’aides et me consoles. »

Is 12, 1 : « Tu diras, en ce jour-là : Je te loue, Seigneur, car tu as été en colère contre moi. Puisse ta colère se détourner, puisses-tu me consoler. » C’est la promesse que Dieu lui-même adresse quand s’approche la fin du châtiment de Juda : « Consolez, consolez mon peuple… » (40, 1).

L’élément intéressant, pour ce qui concerne notre dossier, se trouve sans doute dans la représentation d’un Dieu capable de changer d’avis :

Ex 32, 12.14 : « Pourquoi les Égyptiens diraient-ils : "C’est par méchanceté qu’il les a fait sortir, pour les faire périr dans les montagnes et les exterminer de la face de la terre" ? Reviens de ta colère ardente et renonce au mal que tu voulais faire à ton peuple…. Et Yahvé renonça à faire le mal dont il avait menacé son peuple. »

Jg 2, 18 : « Lorsque Yahvé leur suscitait des juges, Yahvé était avec le juge et il les sauvait de la main de leurs ennemis tant que vivait le juge, car Yahvé se ravisait [en entendant] leurs gémissements devant leurs persécuteurs et leurs oppresseurs. »

1 Sm 15, 35 : « Samuel ne revit plus Saül jusqu’à sa mort. En effet, Samuel pleurait Saül, mais le Seigneur s’était repenti de l’avoir établi roi sur Israël. »

Au contraire, le psalmiste, porté par l’espérance messianique, garantie par les promesses divines, peut proclamer : « Le Seigneur l’a juré, il ne se ravisera pas : "Tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech" » (Ps 110, 4).

3.3 Eleos

Dans la traduction grecque de la Bible, eleos raduit presque toujours hèsèd. Il traduit aussi hen. À côté du nom, il est bon de noter qu’il y a le verbe, eleeô, impossible à rendre en français sauf par une périphrase, comme "faire miséricorde", "avoir pitié".

Dans la 1ère lettre à Timothée, Paul confesse : « Moi qui étais blasphémateur, persécuteur et violent. Mais il m’a été fait miséricorde (eleèthen), parce que j’ai agi par ignorance, n’ayant pas la foi » (1Tm 1, 13).

On traouve chez Lc 10, 37 l’expression « faire la miséricorde », clairement un hébraïsme, notamment sur la base de faire hèsèd (cf. Gn 40, 14…).

Rm 9, 14-33 :

Dieu serait-il injuste ? Certes non ! Car il dit à Moïse : Je fais miséricorde (eleèsô) à qui je fais miséricorde (eleeô) et j’ai pitié (oiktirô) de qui j’ai pitié. Il n’est donc pas question de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Car l’Écriture dit au Pharaon : "Je t’ai suscité à dessein pour montrer en toi ma puissance et pour qu’on célèbre mon nom par toute la terre." Ainsi donc il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. Tu vas donc me dire : Qu’a-t-il encore à blâmer ? Qui résiste en effet à sa volonté ? Ô homme ! vraiment, qui es-tu pour disputer avec Dieu ? L’œuvre va-t-elle dire à celui qui l’a modelée : Pourquoi m’as-tu faite ainsi ? Le potier n’est-il pas maître de son argile pour fabriquer de la même pâte un vase de luxe ou un vase ordinaire ? Eh bien ! si Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de longanimité des vases de colère devenus dignes de perdition, dans le dessein de manifester la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde qu’il a d’avance préparés pour la gloire, envers nous qu’il a appelés non seulement d’entre les Juifs mais encore d’entre les païens... C’est bien ce qu’il dit en Osée : J’appellerai mon peuple celui qui n’était pas mon peuple, et bien-aimée celle qui n’était pas la bien-aimée. Et au lieu même où on leur avait dit : " Vous n’êtes pas mon peuple ", on les appellera fils du Dieu vivant. Et Isaïe s’écrie en faveur d’Israël : Quand le nombre des fils d’Israël serait comme le sable de la mer, le reste sera sauvé : car sans retard ni reprise le Seigneur accomplira sa parole sur la terre. Et comme l’avait prédit Isaïe : "Si le Seigneur Sabaot ne nous avait laissé un germe, nous serions devenus comme Sodome, assimilés à Gomorrhe." Que conclure ? Que des païens qui ne poursuivaient pas de justice ont atteint une justice, la justice de la foi, tandis qu’Israël qui poursuivait une loi de justice, n’a pas atteint la Loi. Pourquoi ? Parce qu’au lieu de recourir à la foi ils comptaient sur les œuvres. Ils ont buté contre la pierre d’achoppement, comme il est écrit : "Voici que je pose en Sion une pierre d’achoppement et un rocher qui fait tomber ; mais qui croit en lui ne sera pas confondu".

3.4 La compassion

3.4.1 Oiktirmos

La compassion est déjà exprimée par eleos ; mais oiktirmos l’exprime davantage.

En grec, oiktirmos signifie : "attention bienveillante à l’égard de la misère d’autrui", "compassion". On le trouve souvent au pluriel mais avec le même sens qu’au singulier par influence de l’hébreu raḥamîm, dont il est la traduction la plus souvent utilisée dans la Bible grecque (p. ex. Ps 24, 6, où il est associé à eleos).

Le verbe correspondant est : oiktirô. L’adjectif : oiktirmôn.

Un cas particulièrement intéressant se trouve au début de la partie principale de la lettre aux Philippiens : « Je vous en conjure par tout ce qu’il peut y avoir d’appel pressant dans le Christ, de persuasion dans l’Amour, de communion dans l’Esprit, de pitié (splagchna) et de compassion (oiktirmoi) » (Ph 2, 1). Paul met l’un à côté de l’autre deux termes synonymes, celui de la tradition biblique hébraïque (splagchna) et celui du vocabulaire grec (oiktirmoi). De même en Col 3, 12-14 :

Vous, comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, revêtez des sentiments de compassion (splagchna oiktirmou), de bienveillance (chrèstotès), d’humilité, de douceur, de patience (makrothumia), vous supportant les uns les autres et vous pardonnant mutuellement, si l’un a contre l’autre un grief ; de même que le Seigneur vous a pardonné, ainsi vous aussi. Et puis, par-dessus tout, la charité, en laquelle se noue la perfection.

3.4.2 La "sympathie"

L’adjectif sympathès signifie : "qui prend sa part de la souffrance d’autrui, qui éprouve de la compassion ; qui éprouve les mêmes sentiments" (1 P 3, 8).

On trouve aussi le verbe dans la Lettre aux Hébreux : « Nous n'avons pas un grand prêtre impuissant à compatir (sumpathèsai) à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, d'une manière semblable, à l'exception du péché » (4, 15) ; « Vous avez compati (sympathèsate) aux prisonniers ; vous avez accepté avec joie la spoliation de vos biens, sachant que vous étiez en possession d'une richesse meilleure et stable » (10, 34).

4. Pardon, réconciliation

Il n’y a pas en hébreu ou en grec de verbe correspondant exactement à notre "pardonner". On trouve surtout, en hébreu, le verbe kapar, qui signifie "couvrir", auquel on ajoute le péché ou la faute comme complément, ce qui donne du pardon une image un peu décevante, celle de "couvrir le péché" comme on recouvre un tas d’ordures dans un coin de la cour. Voir le nom de la grande fête juive du "Yom kippour", le Jour du Pardon.

Le grec connaît un verbe plus proche de la notion de pardon : charizetai.

4.1 Faire grâce

Charizesthai : Col 3, 13.

La langue française connaît une autre expression, utilisée cependant dans un contexte (heureusement) peu habituel, celui du procès d’un criminel. Dans la perspective d’une condamnation à la peine capitale, le condamné ou ses proches peuvent s’adresser au juge pour qu’il lui soit « fait grâce » ; il s’agit bien de demander que lui soit accordé le pardon, tout au moins la rémission du châtiment ultime, autant pour sa cruauté que pour l’infamie qu’il fait porter sur le condamné et sa famille.

Or l’expression se trouve en bonne place dans les lettres de saint Paul. Exaltant le dessein extraordinaire de Dieu, un projet déjà réalisé dans le Christ, l’apôtre rappelle qu’il nous « a gratifiés (charisamenos) toutes nos transgressions (paraptômata) » (Col 2, 13 ; 3, 13)[3]. La traduction proposée est en fait une transcription, à savoir que chaque terme du texte original (en grec) est reproduit par son équivalent français et à sa place exacte. L’expression « gratifier – charizein – une faute » est connue du grec contemporain de Paul comme une formule équivalente à « remettre une faute ». Ici, l’expression insiste sur le fait qu’il s’agit d’une faveur (c’est le sens premier de charis) accordée à une personne, celle de ne pas tenir compte du comportement répréhensible de l’autre, qu’il s’agisse d’une faute au sens strict ou d’une négligence involontaire mais telle qu’elle gêne sérieusement la vie des autres.

Cette expression paulinienne est vraiment intéressante, car elle nous rappelle que le pardon consiste en une faveur accordée librement et généreusement à quelqu’un, sens déjà présent dans le verbe « donner » mais de manière moins sensible, peut-être du fait de l’habitude.

4.2 Remettre une faute

L’expression qui désigne directement le pardon est : aphiènai tas amartias, qui signifie "enlever les péchés". On la trouve souvent, comme en Mc 2, 5 ; Jn 20, 23 ; Rm 4, 7 (citation littérale de Ps 31, 1).

4.3 Remettre les dettes

La tradition juive, en particulier celle qui s’exprime en langue araméenne, avait depuis longtemps rapproché la notion de péché de celle de dette au point que, dans de nombreux textes, le verbe araméen ḥôb signifiait tout simplement aussi bien "être redevable d’une dette" et "être coupable d’une faute". Matthieu aura préféré le premier sens et Luc le second. Les auditeurs de Jésus comprenaient donc spontanément que demander à Dieu de « remettre nos dettes » signifiait lui demander de « pardonner nos péchés ».

On trouve la même identification dans un passage d’une lettre de saint Polycarpe, ainsi que le rapprochement entre remettre et pardonner : Nous savons « que tous nous sommes débiteurs (opheiletai) du péché (hamartias). Si donc nous prions le Seigneur de nous pardonner (hina hèmin aphèi), nous devons nous aussi pardonner (aphienai) ».[4]

5. Le vocabulaire de l’hymne à la charité (1 Co 13) relatif à la miséricorde

Pour saint Paul, la charité, l’agapè, est le ligament qui relie toute la panoplie des vertus et des bonnes œuvres de l’homme. Elle qualifie tout acte humain de sorte qu’il soit pleinement en communion avec Dieu, source de tout amour.

Rm 13, 8-10 :

Ne devez rien à personne, sinon de vous aimer les uns les autres. Car celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi. En effet, le précepte : Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, et tous les autres se résument en cette formule : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. La charité ne fait point de tort au prochain. La charité est donc la Loi dans sa plénitude.

Au centre d’une section consacrée à l’exercice des charismes dans la communauté chrétienne, et, sans doute, pour rabaisser le caquet de certains membres « charismatiques » de l’Église, Paul rédige une sorte d’hymne, en trois étapes, consacré à formuler l’importance et la valeur irremplaçable de la charité. Il occupe tout le chapitre 13 de la 1ère lettre aux Corinthiens.

Dans la section centrale, avec 15 verbes, saint Paul définit ce qu’est une charité personnifiée en action.[5] Il vaut la peine de préciser le sens de plusieurs de ces verbes que nos langues modernes ne peuvent rendre en un seul mot.

’H agapè makrothumeî : "avoir de la longanimité (à l’égard de quelqu’un) ; être persévérant dans une situation difficile". La makrothumia est "l’attitude qui consiste à rester tranquille en attendant un événement" ; "patience" ; "constance, endurance" ; "tolérance à l’égard d’une personne qui dérange". Le verbe makrothuméô signifie "attendre tranquillement, avoir de la patience, attendre". On lit, dans la lettre aux Éphésiens : « Je vous exhorte, moi le prisonnier dans le Seigneur, à mener une vie digne de l’appel que vous avez reçu : en toute humilité et douceur, avec patience (makrothumia), vous supportant (anechomenoi) les uns les autres avec charité ; appliquez-vous à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix » (Eph 4, 1-3).

Chrèsteuetai [6]. Comme pour le substantif chrèstotès (9x : Rm 2, 4 (+ to chrèston) ; 3, 12 ; 11, 22 ; 2 Co 6, 6 ; Ga 5, 22 ; Eph 2, 7 ; Col 3, 12 ; Ti 3, 4), il faut en chercher la signification à partir de l’adjectif correspondant chrèstos : "dont on peut se servir" ; mais aussi "accueillant, honorable, noble, utile" (voir 1 Co 15, 33 ; Ep 4, 32) ; ou encore : "qui rend service, serviable". Le verbe peut donc être rendu par "se conduire en homme de bien". Proposition : transformer en bien, rendre bon ; ou se rendre utile, s’améliorer (comme ptôcheuô = rendre pauvre).

ou zèloî : "avoir de l’ardeur, rechercher avec ardeur quelque chose ; désirer comme recommandable pour soi ; envier".

ou perpereuetai ; de perperos, "vantard, fanfaron ; attitude ostentatoire ; s’attribuer des éloges". Aussi : "manquer de tact". La forme emperpereuetai est plus courante.

ou phusioutai : "se gonfler, s’enfler par l’arrivée d’air". 1 Co 8, 1 ; 4, 6.18 ; 5, 2 ; 13, 4 ; Col 2, 18.

ouk aschèmoneî : "se comporter de manière anormale, mauvaise, disgracieuse, indécente ; manquer aux bienséances". Basé sur le substantif neutre schèma, qui signifie "forme, apparence, image que l’on peut reproduire".

Ou parôxuneto : "elle ne s’échauffe pas, ne s’énerve pas". C’est le verbe central.

ou logizetai to kakon : calculer en vue d’obtenir quelque chose de mal.

Panta stegei : "couvrir, recouvrir ; donc protéger ou cacher (protéger de l’eau, donc être imperméable) ; endurer, résister à, supporter". Voir 1 Co 9, 12 ; 1 Th 3, 1.5 où stegein a le sens de "supporter, de résister à". Mais quelle différence avec le verbe suivant ? Excuser (BJ et TOB) ?

Panta pisteuei : "elle croit tout", au sens de fait confiance.

Panta elpizei : "elle espère tout".

Panta hypomonei : elle endure tout, elle tient bon en toute circonstance, elle persévère. Voir Mt 10, 22 ; 24, 13 ; Rm 12, 12.

Une des principales propriétés de l’agapè, selon saint Paul, est donc la patience, l’endurance, puisque quatre verbes ayant ce sens sont dans la liste, dont le premier et le dernier.

[1] Mt utilise le verbe splagchnizesthai 5 fois.

[2] La Bible grecque a souvent rendu le verbe naḥam par parakaleîn.

[3] Voir aussi 2 Co 2, 7.10 ; 12, 13, mais dans ces deux passages, il n’est pas sûr qu’il s’agisse du pardon à proprement parler.

[4] Lettre aux Philippiens, § 6.

[5] Pourquoi les deux tiers (10/15) en forme négative ?

[6] Hapax biblique (c’est-à-dire qu’il n’y a qu’un seul emploi de ce mot dans toute la Bible).

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