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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Les genres littéraires dans la Bible

Publié par Biblissimo sur 29 Septembre 2016, 09:17am

Catégories : #Herméneutique biblique

Les genres littéraires dans la Bible

Les genres littéraires dans la Bible

La connaissance des genres littéraires est une des clés qui ouvrent la porte à une meilleure compréhension des écrits bibliques. Le genre littéraire, c’est un peu comme une forme dans laquelle on coule du ciment. Il offre à l’écrivain un cadre précis et approprié (le "contenant") pour communiquer sa pensée ou raconter un événement (le "contenu").

Dans les lignes qui suivent, je simplifierai à l'extrême l'énorme et complexe dossier relatif aux multiples tentatives de circonscrire ce qu'on doit entendre par "genre littéraire". Car il faut reconnaître que les pionniers (des Allemands, évidemment!) dans le domaine ont rivalisé de technicité, faisant porter leurs analyses ultra-pointues sur la découverte des multiples "formes" traditionnelles ("Gattung") qui s'imposaient aux écrivains du monde sémitique antique.

Plus précisément, je m'attacherai à la démarche de découverte du genre littéraire d'un texte biblique. Pour cela, le point de repère sera le récit brut d'un événement, par exemple celui de témoins convoqués par le juge d'instruction, les uns et les autres soucieux d'une objectivité maximale. A partir de ce type de texte, on cherchera à déceler comment un auteur va s'écarter de cette objectivité en modifiant l'histoire (selon la notion moderne d'histoire) par des éléments fictifs pour produire chez le lecteur ou l'auditeur un effet autre que celui de la simple prise de connaissance de faits bruts.

Une note ici s'impose: l'écrit "historique" au sens moderne est une "invention" très récente dans nos cultures. Écrire, jusqu'à l'époque moderne, avec l'avènement des sciences et pour répondre à des exigences rationnelles de plus en plus marquées, en particulier pour libérer la raison de la gangue religieuse, consistait davantage à édifier le public ou à détendre sans se préoccuper de scientificité. Deux exceptions: les ouvrages de philosophie et les manuels de rhétorique.

L’art d’écrire

Toute littérature possède ses genres littéraires. Les plus communs sont le roman, le récit, la poésie, l'épopée, la chanson, le théâtre, les formules juridiques, le genre didactique, le genre journalistique, etc. Chacun de ces genres a sa vérité et une façon qui lui est propre de l'exprimer. Chacun est capable d'aborder un même sujet, mais sous un angle différent.

Les principaux sont le récit, l'épopée, les lois, la poésie, le psaume, l'oracle prophétique, les écrits de sagesse, le genre "évangile", le genre didactique comme la parabole, le genre épistolaire, le genre apocalyptique.

Si l'on veut vraiment comprendre un texte, il faut donc se demander à quel genre il appartient , puisque ce genre a sa façon de nous faire entrer dans la vérité du projet de salut que Dieu révèle à son peuple.

De quel "angle" s'agit-il? Comment déceler un "genre littéraire"? Au-delà du style (langage abstrait ou concret, recours à des termes techniques ou à des images poétiques, rythmique, exclamations, invectives...), ce qui différencie les genres c'est la proportion entre ces cinq "ingrédients":

A/ Objectivité rationnelle (raisonnement, généalogie, code juridique et interprétation de lois);

B/ Réflexion de sagesse, philosophique ou théologique (proverbe, explication avec recours à des figures mythiques);

C/ Expressions s'adressant à l'affectivité (mise en scène pathétique);

D/ Descriptions de paysages (la géographie d'un pays), d'événements (des batailles), de situations familiales ou politiques;

E/ Personnages et événements fictifs à qui l'on fait faire ou dire des choses invraisemblables dans les limites actuelles de notre existence (les visions d’Ézéchiel et de Daniel, le livre de l'Apocalypse de Jean);

Exemple I: l'amour dans la Bible

La Bible parle abondamment de l'amour et, selon le genre littéraire utilisé, différemment. Prenez vos Bibles et comparez en essayant d'apprécier les approches respectives du Cantique des Cantiques (roman poétique mettant en scène la recherche de deux jeunes amoureux, les faisant parler, exprimer leur désir), les récits (qui se veulent historique, événementiels) de rencontres et de mariages de couples comme Isaac et Rébecca (Gn 24), de David et Bethsabée (2 Sm 11-12), le roman édifiant de Tobie, mettant en scène comment une famille fait un projet de mariage de façon parfaitement fidèle à la Loi et à la piété dans le contexte de l'exil chez les païens), la célébration liturgique d'un mariage royal (Ps 45), la reprise symbolique du mariage d’un prophète, Osée, présentée comme image symbolique de l’Alliance de Dieu et d’Israël (Os 1-3), enfin, les législations sur l'amour que le fidèle doit avoir pour son Dieu (Dt 6,4-8), les formules d'interdiction de l'adultère (Dt 22,22-29), du divorce (Dt 24,1-4), et la loi du lévirat (Dt 25,5-10).

Exemple II: les récits fondateurs du livre de la Genèse

La connaissance des genres littéraires est indispensable si l'on veut bien comprendre certains textes bibliques utilisant des mythes, des fables et des légendes. Il en est ainsi dans le livre de la Genèse et, en particulier, dans les onze premiers chapitres.

On y lit deux récits dans lesquels Dieu crée l’univers, avec, en son sommet, l’homme, plus exactement le couple humain, homme-femme, vite présenté en situation de désobéissance et de déchéance. Plus loin, un récit met Dieu en scène pour provoquer un déluge meurtrier visant à effacer la première humanité pour la reprendre autrement, grâce à Noé. Qui était présent à l'origine de l'univers pour nous la décrire? S'il y a eu - et il y en a encore aujourd'hui - de nombreuses inondations catastrophiques, notamment dans la vallée de l'Euphrate, berceau de la culture sémitique, celle dont parle Gn 6-8 est invraisemblable, mais d'une grande richesse symbolique et, plus encore, d'une grande force de persuasion.

Exemple III: les récits fondateurs de l'Exode

Dans les livre de l'Exode et des Nombres, on lit des récits relevant du genre littéraire "épique". Le plus connu est celui de la fuite des Hébreux hors de l’Égypte, où ils ont vécu dans l'asservissement, et le passage de la mer. C'est un événement fondateur qui trouve sa conclusion dans le récit de l'Alliance sur la Montagne. Là, tout un symbolisme est mis en œuvre lorsque le récit décrit la manifestation puissante et impressionnante de Dieu, par l'intermédiaire d'un héros, Moïse. Par le moyen de péripéties caractéristiques des peuples du Proche Orient antique, une tension insoutenable va durer jusqu'à la fin du livre des Nombres: le peuple saura-t-il obéir à son Dieu malgré l'apparente contradiction entre les promesses et les réalisations concrètes?

Exemple IV: la controverse

Les trois évangiles "synoptiques" (Matthieu, Marc et Luc) rapportent une discussion entre les pharisiens et les sadducéens d'un côté et Jésus de l'autre à propos de l'espérance en la résurrection des morts, sujet âprement controversé dans les milieux juifs. Le récit rapporte que Jésus eut recours à deux types d'argumentation: une déclaration "théologique" (après la mort, les défunts sont "comme des anges" et ne se marient pas) et un recours à l’Écriture. Il n'est pas difficile de reconnaître là un récit basé sur la structure d'une controverse de type rabbinique: on présente le contexte du débat, notamment les personnes rassemblées; une question est posée à un rabbin par un élève, ou à un élève par un rabbin; la réponse est donnée de manière brève, ou, mieux, elle consiste en une autre question renvoyant à ce qui est supposé connu de tous; les adversaires donnent leur appréciation. La solution est reconnue valide si elle se base sur une affirmation de la Torah et l'autorité d'un rabbin.

Évaluation

À se limiter à ces quelques récits, il n’est pas surprenant d’entendre des gens déclarer que la Bible frise l’irrationnel et que l’archéologie contredit parfois des faits que l’on prenait pour authentiques. De là à conclure que la Bible nous a induits en erreur, il n’y a qu’un pas que d’aucuns franchissent allègrement.

Le langage imagé et symbolique vise à faire comprendre ce qui sous-tend les réalités de la vie, comme l’origine de l’Univers et de l’espèce humaine, les relations entre l’homme et la femme, le scandale du mal et de la souffrance. Au lieu de procéder de manière logique comme on le fait aujourd’hui, on conçoit plutôt des récits qui, portés par la foi, vont illustrer, par le jeu des acteurs et l’intervention divine, la vérité que l’on cherche. Ces récits ne sont pas à proprement parler des mythes: on n'y voit pas des dieux et des héros en lutte pour s'approprier le cosmos, soumis à des passions de forme humaine comme la jalousie, l'amour, la domination despotique. Seul le serpent, dans le jardin, semble relever de ce registre. De ce fait, c'est bien la signification philosophique et théologique qui est l'objet principal de ces récits bibliques. En réalité, les récits ne prétendent pas décrire l'origine du cosmos mais le rôle privilégié de l'homme, que Dieu a choisi comme partenaire, dans son vaste milieu de vie, à la fois enthousiasmant et rude! Lire et relire ces pages, en particulier dans certains actes liturgiques où le croyant se place sous le regard du Créateur, c'est renouveler notre responsabilité tout en rendant grâce à Dieu.

De même, quand Israël lit et relit les récits de l'Exode, enveloppant la scène grandiose de la conclusion de l'Alliance et divers codes de lois, il réentend la fidélité de Dieu et réapprend à y répondre généreusement. L'historicité des multiples personnages et événements qui se trouvent dans ces récits compte moins que le recours à des figures types à forte valeur éducative et auxquelles le fidèle est inviter à s'identifier ou dont il doit s'éloigner, que ce soit dans ses engagements personnels que dans la vie politique de l'ensemble du peuple.

Une méthode heuristique

Je propose donc une "méthode" rudimentaire d'identification du genre littéraire d'un texte biblique.

Une fois l'unité littéraire bien identifiée, que ce soit une macro-unité (un chapitre, p. ex.) ou une micro-unité (un oracle prophétique, un récit de miracle...), on cherche à évaluer en elle la proportion entre:

1- les éléments historiques à la disposition de l'auteur (Jésus est né à Bethléem, une tempête sur le lac, l'approche de l'armée ennemie face à Jérusalem, une tradition fortement ancrée dans la pensée pharisienne, un principe fondamental du judaïsme...); il ne s'agit pas d'éléments historiques reconstitués par les historiens ou les critiques littéraires, mais ceux que l'auteur du passage concerné considéraient tels.

2- les éléments probables, voire fictifs (une étoile qui se déplace et s'arrête sur une maison, une inondation enveloppant la surface de la planète, une apparition d'êtres célestes...), susceptibles de renvoyer le lecteur au registre du "merveilleux" connu du milieu des destinataires du texte.

3- les éléments liés à un style bien connu de la littérature (la versification ou la rythmique, l'apparition de personnages inattendus qui modifient brutalement le cours des événements, la mort des méchants ou la récompense des bons...); ces éléments nous avertissent que l'auteur quitte probablement le niveau de la réalité brute pour conduire le lecteur à entrer dans une attitude d'admiration ou de sensation ou de détestation, ou autre encore.

4- les éléments symboliques qui lient étroitement le niveau du récit et celui de la pensée, de la contemplation, de la réflexion (être assis à la droite d'un notable, un personnage qui descend du ciel, un serpent ou un lion, les éléments naturels fondamentaux comme l'eau, le feu, le souffle...).

5- le vocabulaire ou les formules qui interpellent plus ou moins les auditeurs ou lecteurs, cherchant à les rendre attentifs, à les placer devant leur responsabilité morale, à se rapprocher de l'orateur ou du narrateur (ainsi quand Jésus ou Paul interpellent les destinataires en les qualifiant d' "insensés", quand ils utilisent des images qui frappent l'imagination et suscitent l'émotion...).

On le voit: une grande partie de la méthode se trouve dans notre capacité à repérer la part de fiction qui se trouve dans le récit, plus exactement les éléments qui manifestent une intention de l'auteur, que ce soit pour nous enseigner, nous interpeller ou nous émerveiller. Par conséquent, une conception "fondamentaliste" de l'inspiration biblique est un obstacle immédiat à tout travail sérieux de lecture de l’Écriture Sainte. Nous rappelons que la tradition chrétienne s'appuie bien sûr sur un ensemble de faits historiques indéniables et essentiels à la Révélation mais aussi sur la manière dont les auteurs de cette tradition l'ont élaborée, selon les moyens qui leur étaient habituels et qu'ils considéraient les meilleurs pour transmettre leur foi, leurs souvenirs, leur piété. Or, ils n'éprouvaient pas de difficulté à utiliser des "genres" littéraires mêlant le fictif, le symbolique, le recours aux personnages et aux événements anciens, la poésie, etc. pour manifester comment Dieu s'est manifesté, par la parole et par des interventions dans l'histoire des hommes, pour leur offrir les moyens du salut.

Pour aller plus loin...

Le discours du politicien en campagne

Un des exemples de genre littéraire les plus faciles à identifier est sans doute celui du discours politique. Même en supposant que le fond du discours soit conforme aux faits et à la Loi, on repèrera vite les effets de langage par lesquels l'orateur cherche à convaincre les auditeurs, insistant davantage sur les erreurs des opposants que sur leurs réussites, mettant en valeur ce qui peut séduire, justifiant par des faux-fuyant les erreurs ou décisions maladroites du parti, repoussant à plus tard les échéances des promesses et des bilans. L'utilisation de slogans faciles à emporter l'adhésion d'un grand nombre, plaçant l'attention dans les généralités et les bonnes intentions plus que dans la réalité et l'efficience mesurable dans le concert, est un des travers les plus courants de ces discours.

C'est ici qu'intervient une distinction rhétorique traditionnelle (elle remonte à Aristote, IVè siècle av. J.C.) entre trois formes de discours:

1- judiciaire (accuser ou défendre sur des faits passés)

2- délibératif (persuader une assemblée ou dissuader de prendre une décision concernant l’avenir)

3- épidictique (éloge ou blâme de vertus devant le grand public ; faire partager les convictions présentes ).

Le roman et la Bible

Ce qui nous intéresse dans le roman, c'est la manière avec laquelle l'auteur a ordonné la "matière" en vue de nous maintenir en haleine. C'est ce qu'on appelle le suspens, élément clef d'une narration bien construite. C'est lui qui doit guider l'agencement des épisodes de sorte qu'apparaisse une tension entre les personnages ou les actions et les situations, jusqu'à un dénouement dont l'intérêt attire l'attention. Si le lecteur ressent le besoin que le sujet soit inséré dans sa culture, donc dans l'histoire, il attendra que l'auteur respecte le niveau historique; si le lecteur recherche un "ailleurs", s'il préfère partir dans le rêve, donc dans la fiction pure, il comptera bien saisir, ne serait-ce que subrepticement, des marques d'invraisemblance historique. La plupart du temps, le roman va s'appuyer sur des personnages ou des situations extrêmes, capables de susciter un minimum de passion, de tension. Il doit en effet conduire le lecteur à s'émerveiller ou à s'offusquer, à ressentir ce que la vie normale, routinière, ne lui offre pas. C'est bien le genre "épique", le plus connu.

Un des romans les plus remarquables dans l'histoire occidentale, basé sur un complexe agencement romanesque d'éléments historiques, est sans doute "Les mémoires d'Hadrien", de Marguerite Yourcenar, fruit d'un énorme et patient labeur, basé sur une lecture attentive et intelligente des documents à sa disposition, mais élaboré avec une grande dose d'imagination pour produire un "portrait" du protagoniste (le "héros") à la fois fidèle et capable d'attirer les lecteurs.

La Bible contient un grand nombre de récits rédigés avec des traits, plus ou moins nombreux, du roman. On peut même dire, vu son but propre, que tous les récits bibliques sont romancés, plus exactement que tous ont pour but principal de mettre en valeur les éléments caractéristiques de ce qui fait la tradition religieuse et humaine d'Israël. Plus encore, ces éléments fictifs sont inhérents à la structure même de la naissance et de la formation de la Bible, à savoir les traditions orales et les modes de transmission, qu'ils soient au niveau de l'élaboration de la culture politique et sociale (les traditions liées à la cour royale) ou au niveau du culte, avec ses exigences de maintien d'une religion fortement empreinte de sacré, tout à l'honneur de son Dieu.

La poésie et la Bible

De nombreux passages de la Bible recourent à la poésie. Elle était courante dans les cours royales et accompagnaient la transmission du savoir. Il suffit de penser aux psaumes et aux nombreux cantiques dispersés dans les récits de l'Exode ou dans les livres prophétiques. L'élément caractéristique de la poésie hébraïque est le rythme, un rythme qui oblige l'auteur à réduire le débit de son discours pour le contraindre à un certain nombre de syllabes.

Cette limitation imposée par les formes traditionnelles et associée au thème choisi, en général l'éloge ou la plainte, conduit l'auteur à s'exprimer par des formules qui frappent l'imaginaire, souvent exagérées, que ce soit dans la louange de Dieu, du roi et de la nation ou dans l'accumulation des sujets de plainte. La lecture de ces pièces poétiques nous emportent, ne l'oublions pas, dans le monde culturel méditerranéen, avec sa propension à l'exagération!

D'autres genres encore...

Je laisse au lecteur de poursuivre ce dossier, un long dossier vu la complexité des styles utilisés dans la Bible, l'abondance de textes à étudier, la diversité des sources littéraires et des auteurs ainsi que des situations...

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J'ai élaboré ce document en prenant comme point de départ celui qu'a rédigé le P. Pierre Guillemette, bibliste canadien, dans le site suivant:

http://www.interbible.org/interBible/ecritures/exploration/2010/exp_100209.html

Il a coécrit avec Mireille Brisebois un ouvrage savant: Introduction aux méthodes historico-critiques, Coll. Héritage et projet, 35, Éditions Fides, 1987. On y trouvera au ch. 4 une excellente "Introduction à la critique du genre littéraire dans l'Ancien et le Nouveau testament" (p. 287-350). Pour étudiants passionnés!

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