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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Jésus et la pratique de la Torah selon l'évangile de Matthieu

Publié par Biblissimo sur 18 Mars 2017, 10:31am

Catégories : #Synoptiques & Actes des Apôtres, #Dossiers bibliques (Marie - Eglise...), #Bible. Mileu du Nouveau Testament

Jésus a-t-il pratiqué la Loi de Moïse (la "Torah")? A-t-il demandé à ses disciples de ne plus la pratiquer? Est-il contre le rite de la circoncision? S'est-il opposé aux pratiques de jeûnes et aux diverses dîmes que préconisaient les pharisiens? S'est-il placé PAR PRINCIPE en opposition ou en accord avec le judaïsme de son temps?

Question souvent soulevée et qu'on a rarement la possibilité d'affronter de manière paisible et complète... La meilleure manière d'y répondre, si on se base sur les récits évangéliques, est de voir ce qu'en dit l'Evangile selon saint Matthieu, puisque c'est dans cet évangile que l'on trouve des affirmations les plus contestées par le chrétiens davantage marqués par le courant paulinien.

Dans un deuxième temps, je proposerai un exposé sur la manière dont saint Paul a enseigné à ses communautés comment considérer cette même Loi.

Pour simplifier mon travail, j'ai tout simplement repris le chapitre que Daniel MARGUERAT consacre à cette question dans son ouvrage Jésus et Matthieu. À la recherche du Jésus de l’histoire, Le Monde de la Bible, 70, Labor et Fides; Bayard, Genève; Montrouge, 2016. C'est le chapitre 8, intitulé: « Matthieu et le judaïsme : un conflit de frères ennemis », pp. 145-157.

Je le résume et l'adapte pour lui donner la forme d'un exposé plus pédagogique et centré sur la question de départ.

Vous pourrez trouver dans ce site un brève présentation de la position de Paul sur cette question:

http://biblissimo.over-blog.com/article-introduction-saint-paul-loi-81110868.html

1- Pourquoi l'évangile de Matthieu?

Je reprends trois passages de D. Marguerat pemettant de situer la réponse que nous donnons à la question du rapport qu'entretenait Jésus à la Loi selon l'évangile de Matthieu dans le contexte propre à la réflexion de l'exégète. La suite sera mon travail de résumé et d'adaptation.

« Ma thèse est que la rivalité qui se noue entre le judaïsme pharisien et le judéo-christianisme de Matthieu ne met pas aux prises deux entités hétérogènes l’une à l’autre, mais deux frères ennemis » (p. 145).

« Matthieu apparaît, au sein de la tradition synoptique, comme le plus juif et le plus antijuif des évangiles » (p. 146).

« La lecture du premier évangile nous met en présence d’un judéo-christianisme qui lutte pour sa légitimité dans les mêmes catégories de pensée, avec les mêmes moyens rhétoriques et la même conceptualité que les autres sectes du judaïsme du Second Temple. Il affirme son identité, revendique sa légitimité dans l’héritage d’Israël et disqualifie ses concurrents en les reléguant dans la déviance. L’évangile ne se situe aucunement dans un rapport de rupture, mais se positionne au sein d’un débat interne au judaïsme. Matthieu et le judaïsme rabbinique représentent ainsi deux gestions différentes, conflictuelles, du même héritage » (Conclusion, p. 157).

2- Jésus s’est comporté en expert de la Torah

Toute la section dédiée à l’entrée dans le monde de Jésus, fils de la vierge annoncée par Isaïe, Mt 1-2, est un tissu de figures, de citations, de thématiques tirées des Écritures, majoritairement du Pentateuque et des prophètes. Cinq formules rendent explicite cette affirmation fondamentale, mieux affirmée ici que dans les autres évangiles, que tout ce qui va se passer en Jésus est l’accomplissement des Écritures (1, 22 ; 2, 5.15.17.23).

Une grande part de ce qui est rapporté de l’enseignement de Jésus se trouve sous la forme de controverses avec les pharisiens et les scribes dans lesquelles il excelle en habileté et en savoir ; il a les moyens et il se donne l’autorité de dégager l’halakah authentique de la Torah (Mt 5-7 ; 12, 1-21 ; 15, 1-21 ; 19, 16-22 ; 23, 1-32).

« Son enseignement ne transgresse en rien le "dogme" de la validité intégrale de la Torah, incluant ses plus menues prescriptions (5, 18) » (p. 146). Par exemple, il maintient intégralement la validité fondamentale du repos sabbatique, rappelant, en accord avec la tradition des sages d’Israël, que la sauvegarde de la vie lui est prioritaire en droit (12, 9-14)[1].

De même, le cas du disciple se présentant au temple avec son offrande (mais tenu de se réconcilier avec son frère avant d’accomplir son projet — cf. 5, 23-24) laisse entendre que, selon Matthieu, Jésus ne s’opposait pas aux pratiques cultuelles des Juifs, indispensables selon la Loi pour quiconque veut vivre en harmonie avec Dieu. La priorité de la réconciliation fraternelle n’annule donc pas la pratique cultuelle.

Enfin, notons que la halakah de Jésus n’est pas contraire aux différentes dîmes que les pharisiens imposaient à leurs disciples, pourvu qu’elles ne s’opposent pas aux préceptes prioritaires (23, 23).

Il est le messie offert par Dieu selon les promesses (1, 21).

« Le monde de représentations de l’évangile, son langage, son appel à l’histoire d’Israël, ses catégories argumentatives sont entièrement redevables du judaïsme » (p. 146).

3- Matthieu critique de manière aigüe Israël

Au seuil du récit, le roi juif Hérode est dans l’incapacité à accepter qu’un messie rival soit né à proximité de la capitale de son royaume ; de leur côté, les chefs religieux du peuple, informés, ne consentent pas à se déplacer (2, 1-18).

Pour manifester à la fois le sérieux et l’urgence de son halakah, Jésus menace les récalcitrants d’exclusion totale et définitive du Royaume des cieux (« Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux » — 5, 20).

« Systématiquement, constamment, Jésus rejette la manière dont les pharisiens comprennent l’obéissance, eux qui versent la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, "et vous avez laissé ce qui a le plus de poids dans la Loi, la justice, la miséricorde et la foi !" (23, 23) » (p. 147).

Deux paraboles en 21, 33 – 22, 14 (les vignerons homicides et les invités refusant de se rendre aux noces royales) accusent le refus de Jésus de la part d’Israël. « La terrible sanction de ce refus est la dépossession de la promesse de salut, retirée à Israël au profit de ceux qui voudront bien la recevoir (21, 43).

Durant un long réquisitoire, peu avant la passion, Jésus dénonce sévèrement la justice déficiente des scribes et pharisiens hypocrites (23, 13-32).

Mt seul rapporte cette déclaration des habitants de Jérusalem : « Que son sang soit sur nous et nos enfants » (27, 25).

4- La supériorité de la halakah selon Jésus

Mt 5, 17-48 peut être considéré comme l’énoncé programmatique dans lequel le Jésus matthéen expose son herméneutique de la Torah. Le maître mot est sans conteste celui-ci : « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir » (v. 17). La suite précise ce qu’il faut comprendre par l’idée d’accomplissement de la Torah : 1/ la Torah est confirmée jusque dans ses moindres prescriptions (v. 18) ; 2/ l’interprétation que Jésus donne de la Torah est l’unique légitime de sorte que ceux qui la refuseront seront interdits d’entrée dans le Royaume (v.20).

Les six antithèses qui suivent (v. 21-48) ainsi que les déclarations concernant l’attitude de vérité exigée dans la pratique de la prière, de l’aumône et du jeûne (ch. 6) explicitent de manière à la fois concrète et aigüe dans quel sens le disciple du Royaume doit interpréter la Loi de Moïse.

Dans quatre antithèses, il ne s’agit pas seulement de refuser de tuer mais plus encore de ne pas insulter son prochain (v. 21-26) ; de s’écarter de l’adultère mais plus encore de s’abstenir de tout regard de convoitise (v. 27-30). Le serment est une bonne chose… mais pas pour le disciple dont le « oui » et le « non » doivent être sans duplicité et sans retour (v. 33-37). Plus encore, l’obligation de l’amour ne se porte plus seulement sur le prochain mais sur l’ennemi et le persécuteur (v. 43-48). « Dans ces antithèses, l’énoncé de la Loi se trouve radicalisé : toute limite apportée à l’impératif divin, ce à quoi se vouait précisément la casuistique des rabbis, vole désormais en éclats » (p. 154).

Dans deux autres antithèses, Jésus pousse l’amour au-delà de limites pourtant agréées par la Torah elle-même. 1/ La lettre rendant légal, de la part du mari, le divorce est contraire à la Loi divine (v. 31-32 — voir Dt 24, 1-4) ; 2/ Réclamer la stricte justice dans une confrontation violente (« Œil pour œil, dent pour dent » — voir Ex 21, 24 ; Lv 24, 20 ; Dt 19, 21) devient obsolète au profit d’une attitude qui donne à l’autre et à ses besoins la première place dans le discernement relatif à une spoliation de la part de quelqu’un, au-delà de sa méchanceté (v. 36-42). L’impératif fondamental est donc l’amour d’autrui, synthèse et but de la Loi (cf. l’énonciation solennelle, en contexte de controverse avec un pharisien, du Premier commandement accompagné du second en 22, 36-40), de sorte que les prescriptions particulières doivent passer après cet amour.

5- L’envoi aux païens

Au moment de prendre congé de ses lecteurs, Mt transmet cette parole de Jésus ressuscité envoyant ses disciples sur les routes : « Allez, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28, 19-20).

Pourtant, en 10, 5b-6, Jésus limitait le rayon d’action de ses disciples « aux seules brebis perdues d’Israël », interdisant même la visite de villages samaritains : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » À ce stade-là de la tradition matthéenne, il n’est pas concevable que l’Évangile du Royaume puisse concerner d’autres que les fils d’Abraham, membres du peuple élu. Leur rayon d’action est alors identique à celui des pharisiens.

Comment comprendre cette contradiction autrement que par un recours à la nécessité de modifier radicalement la pratique issue de l’enseignement de Jésus en fonction d’un événement dont l’importance légitimait une telle décision ? Cet événement semble être l’arrivée en force de non-Juifs demandant l’intégration pleine et entière dans la communauté par le baptême.

6- Le milieu juif palestinien

Dans le judaïsme fortement diversifié, la Torah est le médium identitaire incontournable, lieu d’identification et, tout autant, de séparation : par la manière d’interpréter la Loi et les prophètes, se manifestent aussi bien l’élément commun aux groupes juifs soucieux de fidélité aux traditions que leur pluralité, dans la mesure où chacun revendique pour soi l’authenticité de cette fidélité. (pp. 148-149).

Un bon exemple : la halakah de Matthieu et celle des juifs de Qumrân se situent sur le même registre, se réclamant l’une et l’autre d’une figure fondatrice, recourant aux même procédés d’argumentation et adressant les mêmes menaces sévères à leurs opposants.

Cette comparaison confirme les dires de ceux qui estiment que l’enseignement de Jésus de Nazareth n’est pas rupture avec le judaïsme mais revendication de légitimité à l’intérieur du judaïsme.

La situation est celle d’un groupe particulier qui s’est rassemblé et construit autour d’une interprétation stricte et normative de ce qui est à l’origine du groupe global et qui détermine les comportements et qui, du coup, considère les autres groupes particuliers comme déviants, mais non séparés.

On raisonne ainsi selon l’analyse de « la sociologie de la déviance ».

7- La norme centrale du Juif devenant chrétien, critère de déviance

Dans sa manière d’interpréter la Torah, le Jésus matthéen use d’une norme pratiquée par les rabbis pharisiens, à savoir l’impératif d’amour de Dieu et du prochain (22, 34-40) ; mais, à la différence des rabbis, il l’applique avec une radicalité inédite, si bien que toute autre prescription légale doit céder devant cet impératif majeur (5, 21-48). Il s’agit d’une surenchère en matière d’amour ; elle est la principale marque identitaire du groupe réuni par Jésus, et, à partir d’elle, les autres groupes seront déclarés déviants, dans une situation de concurrence qui présuppose l’adhésion de tous aux mêmes valeurs. La vivacité de cette concurrence atteste que les uns et les autres ne combattent pas pour des valeurs différentes, mais rivalisent pour l’obtention des mêmes biens (cf. p. 150-151).

Que la confrontation soit devenue si vive apparaît immédiatement à qui compare les documents anciens relatifs au judaïsme du premier siècle, fournissant des exemples de rabbins sages et mesurés, avec la généralisation excessive de l’hypocrisie et de la superbe dont font preuve les récits évangéliques à l’égard des pharisiens contemporains de Jésus. L’enseignement sur le jeûne, la prière et l’aumône est donné en contrepoint de l’hypocrisie des pharisiens : « Ne soyez pas comme les hypocrites », répété trois fois (6, 2.5.16). Quand bien même leur interprétation de la Torah serait bonne, leur comportement est radicalement faussé de sorte que les foules sont invitées à éventuellement s’accorder avec leur dire mais pas leur faire : « Sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les Pharisiens : faites donc et observez tout ce qu'ils pourront vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes : car ils disent et ne font pas » (Mt 23, 2-3 ; voir v. 1-7). Quand l’engouement des foules pour Jésus est arrivé à un point qui leur semble critique, toute confrontation dont les pharisiens auraient l’initiative est considérée comme un piège tendu au rabbi de Nazareth : « … Les pharisiens se réunirent et l’un d’eux, un légiste, lui demanda pour lui tendre un piège » (22, 34b-35).

Que les pharisiens deviennent hétérodoxes et impies et, par conséquent, doivent être écartés du Royaume est justifié par trois discours imagés, deux paraboles et une déclaration sous forme d’invective directe, les plaçant théologiquement en situation d’opposants directs au dessein de Dieu : ils sont ces vignerons homicides qui éliminent le fils héritier comme leurs prédécesseurs ont tué les prophètes (21, 33-43) ; ils sont ces invités privilégiés du roi refusant de se rendre aux noces du fils (22, 1-10) ; héritiers de ceux qui ont assassiné les prophètes, le sang de ceux-ci depuis Abel est retombé sur eux (23, 35).

8- Une modification radicale est apparue avec la glorification de Jésus

La finale de l’évangile de Matthieu, avec l’envoi des Douze vers tous sans distinction suppose un déplacement radical de perspective. Ce déplacement est en partie explicable par le fait que celui-là même qui avait restreint le rayon d’action (de mission) des Douze se trouve désormais dans une position radicalement différente : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre… » (28, 18).

Désormais capables d’invoquer le Ressuscité et son autorité universelle, Matthieu peut (enfin ?) ouvrir le cercle originel dans laquelle s’est formée sa tradition, un cercle maintenu envers et contre tout par le souci de fidélité à la tradition des pères et, par conséquent, le choix de rester à l’intérieur du judaïsme.

Ce déplacement, d’une importance capitale, a été assumé par le dernier rédacteur de l’évangile, puisqu’il n’a pas cru bon de l’écrire sans pour autant corriger ce qu’il a rapporté auparavant, placé dans le discours d’envoi en mission du ch. 10.

 

 

[1] Il est significatif que Mt ne reprenne pas à son compte l’entièreté de la déclaration rapportée par Mc : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat » (Mc 2, 27-28) ; il ne garde que la dernière phrase (12, 8). On peut aussi faire valoir le silence sur la question brûlante et douloureuse de la nécessité ou non de circoncire les non-Juifs se présentant au baptême : celui-ci en tient-il lieu (voir 28, 19) ?

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