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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


L'absence du récit de l'institution de l'Eucharistie dans l'évangile de Jean

Publié par Biblissimo sur 18 Février 2018, 09:33am

Catégories : #Evangile et Lettres de Jean, #Eucharistie, #Cène

Pourquoi l’évangile de Jean ne rapporte-t-il pas le récit de l’institution de l’Eucharistie ?

 

« Le IVe évangile présente de façon très originale la tradition sur le repas du Seigneur et le partage du pain. D’un côté, il passe étrangement sous silence tout récit et même toute parole d’institution sacramentelle et, privilégiant la relation de chaque croyant avec Jésus-Christ, il se situe à distance de toute "organisation" de la vie chrétienne pour mettre en relief le commandement nouveau de la charité fraternelle. D’un autre côté, la symbolique johannique invite souvent à discerner sous les mots et à travers les gestes de Jésus un sens profond que d’aucuns considèrent sacramentel » (X. Léon-Dufour, Le partage du pain eucharistique, Seuil, 1982, p. 285).

 

Dans la première section du discours d’adieux de l’évangile de Jean (Jn 13-17), quand l’évangéliste rapporte le lavement des pieds et l’annonce de la trahison de Judas 13, 1-38, aucun indice explicite ne mentionne un quelconque renvoi au rite eucharistique rapporté dans les trois autres évangiles. Pourquoi une telle omission ?

La question est aussi légitime que sensible : elle concerne en effet un élément important de notre vie chrétienne, élément que l’évangile de Jean semble pourtant mettre de côté.

 

Le contexte

L’évangéliste introduit le long et émouvant récit de la passion du Maître en orientant le lecteur vers le mouvement profond qui anime Jésus au seuil de sa mort : « Ils les aima jusqu’au bout. » Suivent cinq chapitres d’une grande intensité, dont la majeure partie est constituée d’un discours d’adieux (ch. 14-17 — en deux étapes, 14,1-31 et 15-17). Le cadre est brièvement mentionné : « au cours d’un repas » (13,2). Le chapitre 13 introduit non seulement au discours qui suit mais à l’ensemble des événements par lesquels s’accomplira la glorification du Fils dans le don total de sa vie.

Cette introduction consiste en deux initiatives de la part de Jésus, visant à associer étroitement ses disciples à son destin : il leur lave les pieds à la manière d’un esclave (13,2-17) ; il donne à Judas l’occasion de mettre en branle le processus de trahison (13,18-38).

De même que Luc avait associé institution de l’Eucharistie, annonce de la trahison de Judas et discours d’adieux, l’évangéliste Jean aurait pu intégrer dans son introduction, ne serait-ce que de façon brève, le récit du geste eucharistique. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?

 

L’évangile de Jean suppose bien la tradition primitive relative à l’Eucharistie

Que l’évangéliste ait ignoré la tradition de la fraction du pain et du don de la coupe est impensable. Parmi beaucoup d’autres, mentionnons trois éléments ayant valeur de preuve.

1/ Au témoignage de Paul comme des documents anciens, la pratique liturgique était largement répandue dans les communautés chrétiennes dès les premières décennies de l’Église de sorte qu’on ne puisse penser qu’elle n’ait pas eu sa place chez les communautés destinataires du quatrième évangile.

2/ L’analyse des quatre traditions relatives à l’institution de l’Eucharistie laisse penser avec une grande certitude qu’elles faisaient corps avec l’enseignement de la Passion et de la mort de Jésus, lequel est clairement représenté dans le récit johannique (ch. 18-19), même si celui-ci s’écarte sur certains points — et non négligeables, mettant de côté par exemple la prière à Gethsémani. On note en particulier le fait que la tradition a associé étroitement la séquence institution de l’Eucharistie et annonce de la trahison de Judas ; or, celle-ci est en très bonne place chez Jean immédiatement après le récit du mandatum.

3/ La présence dans la deuxième partie du discours à la synagogue de Capharnaüm, les versets 51 à 58 du chapitre 6, d’expressions reprenant nettement des termes essentiels aux récits de l’institution suppose non seulement que l’évangéliste en avait connaissance mais aussi qu’il comptait s’appuyer sur eux pour développer son enseignement. Mentionnons seulement l’expression : « manger ma chair donnée pour vous ».

« Dans la forme actuelle de Jean 6, le récit du don de la nourriture à la foule (6, 1-15) vise nettement à introduire le discours du pain de vie (6, 35-58), qui culmine dans une section manifestement eucharistique (6, 51-58)… Dans le contexte d’une lecture d’ensemble de Jean 6, où se trouve l’un des passages les plus explicites du Nouveau Testament sur la théologie de l’eucharistie (6, 51-58), il est difficile d’imaginer comment, au verset 11, la description de Jésus qui prend les pains, qui "rend grâces" (eucharistèsas) et partage le pain avec "ceux qui sont étendus" (comme à table) n’aurait pas été pour les chrétiens une évocation de l’eucharistie qu’ils célébraient » (J. P. Meier, Un certain juif Jésus. Les données de l'histoire, T. II: La parole et les gestes, coll. Lectio divina, Cerf, 2005, p. 746).

Ajoutons à cela une considération de bon sens : dans la mesure où cet évangile s’appuie sur un témoin oculaire, qu’il s’agisse de Jean fils de Zébédée ou d’un autre, et que l’institution du rite eucharistique est un fait historique, on ne peut raisonnablement nier que celui-ci avait une place de choix dans la tradition johannique.

Comment donc comprendre le silence johannique à l’égard d’un geste aussi significatif de la part de Jésus, aussi bien quant à l’amour qu’il manifeste qu’à sa portée annonciatrice de la Passion dans laquelle il s’apprête à entrer ?

 

Comment procéder ?

L’absence d’indices littéraires précis rend peu profitable l’analyse de l’histoire de la rédaction des textes, aussi bien pour ce qui concerne le discours sur le Pain de vie (Jn 6) que pour le début du discours d’adieux.

Expliquer le silence en supposant que Jn n'a pas voulu reproduire ce que les lecteurs lisaient dans d'autres écrits ou connaissaient par tradition a une certaine valeur. R. Bauckham estime que plusieurs formules rédactionnelles johanniques, plutôt elliptiques, ont la fonction de renvoyer à un écrit qui correspond fort bien à ce que nous lisons en Marc. Cependant, méthodologiquement, ce ne pourra jamais être qu'une partie de la réponse, tout comme la question de savoir pourquoi les autres évangiles ne rapportent pas la guérison de l'aveugle-né ou la résurrection de Lazare.

Il faut donc se tourner vers le mode propre avec lequel Jn développe les traditions qu’il a reçues, repérer les axes fondamentaux avec lesquels il les interprète ainsi que sa façon de les mettre en narration. Une telle analyse manque de l’objectivité qu’aurait donnée une analyse basée sur des indices littéraires clairs. Son sérieux tient donc en grande partie à la compétence des spécialistes de Jn, en particulier grâce à leur familiarité avec sa pensée et son style. Les lignes qui suivent ne seront vraiment convaincantes que pour ceux qui donnent crédit aux spécialistes auxquels on a eu recours.

Je me contenterai d’indiquer deux études donnant les orientations suffisantes pour donner à la réflexion des orientations sûres : la longue analyse de R. Schnackenburg dans son commentaire de 1979 et le rapide exposé que R. Bauckham a consacré aux sacrements selon l’évangile de Jean dans un ouvrage récent, Gospel of Glory. Major Themes in Johannine Theology, Baker Academic, 2015, p. 77-107.

 

Jean intègre les rites du baptême et de l’eucharistie dans sa contemplation du Christ

L’absence du récit de l’institution du rite eucharistique a un parallèle : la scène du baptême de Jésus n’y est pas rapportée directement. Étudier le mode avec laquelle le quatrième évangile transmet ce qui relève du baptême de Jésus peut donc nous mettre sur la piste de celui avec lequel il fait le lien avec le rite eucharistique.

Que le baptême de Jésus soit un élément indispensable de l’enseignement primitif de l’Église ne fait pas de doute. Cependant il se trouve que, tout comme le récit de l’Eucharistie, il n’est raconté qu’incidemment, à l’intérieur du témoignage du Baptiste, lequel apporte à la scène traditionnelle un complément interprétatif unique et marque l’ensemble du récit qui suivra de la perspective propre au témoignage, se distanciant d’un genre littéraire se contentant de décrire un fait. De cette manière, l’évangile de Jean indique avec netteté que Celui que désigne la voix céleste aux oreilles du Baptiste est Celui qui baptisera dans l’Esprit Saint. En quoi consiste ce baptême si différent de celui du témoin ? Plusieurs passages du quatrième évangile le diront, mais sans jamais mentionner le rite tel qu’il devait être pratiqué dans la communauté. Le cas le plus explicite se trouve dans l’entretien nocturne avec Nicodème : Jésus y définit l’entrée dans le royaume non par un rite mais comme une nouvelle naissance. Une autre allusion au baptême se trouve à la fin du chapitre 7, quand Jésus invite le croyant à boire à la source d’eau qui jaillira de son sein, une eau interprétée aussitôt comme symbole de l’Esprit Saint ; or, le geste du plongeon dans l’eau n’est pas davantage mentionné.

Une stratégie identique semble être utilisée par l’évangéliste pour relier l’enseignement de Jésus avec l’autre rite pratiqué au cœur de la vie de l’Église primitive, celui de la fraction du pain. En effet, aucun élément, dans le récit johannique, ne renvoie directement aux gestes liturgiques propres à ce rite, mais un développement théologique d’une grande intensité va relier le double geste eucharistique (manger et boire) à la communion au Christ, Pain vivant descendu du ciel. Dans les versets 51c à 58 du ch. 6, il s’agit bien de manger le pain et de boire le vin eucharistiques, la chair donnée pour la vie du monde et le sang versé pour être bu ; mais ces déclarations, qui suscitent l’effroi des auditeurs juifs, ne viennent qu’en adjonction aux déclarations précédentes, plus fondamentales, qui ont identifié Jésus au Pain vivant que donne le Père en substitution de la manne. Ce passage relève donc davantage d’un discours christologique et ecclésiologique que d’un enseignement eucharistique (au sens sacramentel de l’expression).

Principales tentatives d’explication :

a) Ces remarques sont le signe que l’évangéliste se place en opposition avec la pratique sacramentelle de l’Église, considérant superflus les rites extérieurs.

b) À l’instar de certains courants religieux païens, Jn requérait le secret absolu de la part des participants (Jeremias et Dodd).

c) Jn aurait renoncé à rapporter ce que ses lecteurs connaissaient fort bien, notamment par la tradition de Marc; il s’est contenté d’en donner une interprétation dans le discours à Capharnaüm.

d) Le geste a été mis de côté en faveur de celui du lavement des pieds, qui en dégage le sens profond.

e) Jn porte un intérêt réel au baptême et à l’eucharistie, mais de façon à l’approfondir, dans un sens qui lui est propre, avec des interprétations symboliques (Cullmann et Schnackenburg).

Cependant, pour chacune de ces hypothèses, des objections peuvent être apportées qui les rendent sinon invalides au moins inopérantes pour saisir l’intention de Jn.

 

Le rapport entre le lavement des pieds et le signe de la fraction du pain

On explique aussi l’absence du récit de l’institution en supposant que le récit du lavement des pieds des disciples par Jésus lui a été délibérément substitué.

Il est clair, à partir du moment où on est certain que la tradition johannique connaît le rite eucharistique et le pratique — ainsi que l’attestent les formules eucharistiques de 6, 51-58 —, que le récit du mandatum a été placé à l’endroit précis où on aurait trouvé celui de l’Eucharistie pour offrir un enseignement en rapport avec la pratique eucharistique. Mais dans quel sens ?

Dans ce contexte, prend-il la place de l’Eucharistie en tant que rite sacramentel ? Ou a-t-il pour but — plus mesuré — de « critiquer » une pratique eucharistique qui aurait perdu son sens profond ? Une réponse précise est impossible… Ou encore, est-il symbole du geste eucharistique ?

Il est difficile de retracer l’origine du geste de Jésus, décrit avec une certaine précision, et d’expliquer son absence dans les autres récits évangéliques. Il est cependant clair qu’il a pour premier but de rendre concrète l’orientation totalement décidée et assumée de Jésus vers sa mort, abaissement ultime et dépouillement entier de soi pour le service le plus grand qui soit, celui de la victime offerte pour le salut de tous. Ce geste, comme celui de la fraction du pain dans les récits correspondants, devra être réitéré à l’intérieur de la communauté chrétienne.

S’il en est bien ainsi, il semblerait que Jn considérait que le geste du lavement des pieds était davantage adapté comme frontispice à l’ensemble du récit de la Passion et de la mort du Fils de l’homme que celui de la fraction du pain, la dimension d’abaissement volontaire apparaissant davantage. C’est dans cette ligne qu’il faudrait poursuivre la réflexion. Cela peut paraître étrange au fidèle catholique ayant un sens profond de la sacramentalité eucharistique ; mais il lui faut sans doute accepter que Jn ne s’accordait pas à elle, préférant mettre en valeur le rôle et l’efficacité de la Parole du Christ et de l’Esprit Saint, l’un et l’autre communiqués directement au croyant, sans intermédiaire instrumental.

D’ailleurs, quand on parle d’institution de l’Eucharistie, on désigne à la fois le double geste nouveau de Jésus et le commandement de sa réitération dans les réunions de la communauté chrétienne. Mais cela n’est vrai que pour les récits de Luc et de Paul et non à ceux de Matthieu et de Marc, dont la visée est seulement de dévoiler la dimension sacrificielle de la mort prochaine de Jésus.

« Parler de sacramentalisme johannique, ce n’est pas requérir de Jean qu’il partage notre conception classique (ainsi à propos des paroles d’institution ou des éléments pain et vin) ou même celle qu’on peut trouver chez Ignace d’Antioche. Il convient de préciser quels sont les critères permettant de reconnaître une portée sacramentelle dans un passage."

À supposer que la tradition johannique corresponde à ces deux derniers, la portée du récit serait moindre, Jésus ayant déjà eu d’autres occasions d’annoncer sa Passion ; et il en aura d’autres au cours du discours d’adieux.

 

Le Pain de vie (Jn 6,51b-58) est-il le pain eucharistique?

Nous avons eu recours aux versets 51b-58 du fameux discours situé dans la synagogue de Capharnaüm, le lendemain du miracle de la multiplication des pains. Il faut y revenir et les lire de près avec la question suivante: Que nous y est-il dit de l’Eucharistie?

« Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde » (v. 51b). Les lecteurs habitués au récit de l'institution de l’Eucharistie telle que nous la trouvons dans les synoptiques - et a fortiori dans la liturgie chrétienne - relie spontanément la mention du pain à celui que le célébrant prend en accomplissant le rite sacramentel. Est-ce vraiment ainsi que Jean le voit? Le « pain qui descend du ciel » de Jn 6 est-il celui du rite eucharistique? Ne faut-il pas le chercher dans la stricte continuité avec le dialogue initié par les Juifs à propos de la manne (que la tradition considérait comme pain descendu du ciel) puis porté par Jésus sur un autre plan, celui du festin de la Sagesse? Autrement dit, le « pain du ciel » que donne le Père par l'intermédiaire de son Fils est offert au croyant sans la médiation du rite eucharistique, mais à l'intérieur de la relation interpersonnelle entre le croyant et la Sagesse préexistante devenue chair, offrant un festin extraordinaire pour rassasier le fidèle.

 

Pour poursuivre la réflexion: le rapport à l’eschatologie johannique

De la même manière que l’on peut expliquer l’absence du récit de l’institution de l’eucharistie par la priorité du festin de la Sagesse créatrice sur tout rite cultuel, le rapprochement avec la manière dont Jn formule l’espérance eschatologique apportera des éléments d’interprétation.

 

En guise de conclusion

L’absence du récit de l’institution de l’Eucharistie, loin d’être le signe que ce rite n’avait pas de rôle dans la communauté johannique, nous demande de réviser profondément notre pratique des rites chrétiens. Puisque la vie du fidèle prend sa source dans la communion personnelle avec l’Envoyé du Père, Fils de Dieu fait chair et sang, c’est dans le dynamisme de notre vie de foi, elle-même réponse à la Parole de Dieu et à l’attraction directe du Père, que le rite, celui du baptême ou celui de l’Eucharistie, a une réelle « efficacité » pour le salut.

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