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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Pour un dialogue franc et fructueux entre le théologien et l’exégète. Le cas du rôle de la mémoire

Publié par Biblissimo sur 5 Septembre 2020, 08:38am

Catégories : #Exégèse, #Evangile et Lettres de Jean

Pour un dialogue franc et fructueux entre le théologien et l’exégète.

Le cas du rôle de la mémoire[1]

 

Introduction : Jn 14,1-10

 14 Que votre cœur ne se trouble pas ! Vous croyez en Dieu, croyez aussi  en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures; sinon, vous aurais-je di que je pars vous préparer un lieu? Et quand je serai allé et que je vous aurai préparé un lieu, à nouvea je viens et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez. Et du lieu où je vais, vous savez le chemain. 5 Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment saurions-nous le chemin ? » Jésus lui dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi. 7 Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu. »

8 Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. » Jésus lui dit : « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : "Montre-nous le Père !" ? 10 Ne crois-tu pas que je [suis] dans le Père et le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même, mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres. Croyez-m’en ! je suis dans le Père et le Père est en moi. Croyez du moins à cause des œuvres mêmes.

 

Avec les versets 1 à 4 s’origine le premier des deux discours d’adieux, le chapitre 14. Et cela donne encore plus d’importance à leur contenu, un contenu qui veut établir un pont entre le Jésus historique, tel que l’évangéliste le présente dans le contexte du dernier repas, et celui qui, une fois ressuscité et glorifié, offrira à ses disciples la plénitude de la Vie et l’assurance de la victoire dans les épreuves. On le sait, les ch. 13-17 ont pour but de préparer les disciples au départ de leur maître, un départ qui les laisse désemparés, désarmés, dépourvus.

« Dans la maison de mon Père » : la formule est évidemment imagée ; elle a son origine dans la tradition juive ; elle est par exemple très présente dans les écrits apocalyptiques, où elle désigne le sanctuaire céleste créé au premier jour de la création ; j’ajouterai plus loin un autre champ symbolique.

« De nouveau je viens pour vous prendre près de moi, là où je suis… » Les verbes sont au présent et au futur ; de quel présent et de quel futur s’agit-il ? L’imprécision nous oriente à coup sûr vers l’actualité, dans la vie des croyants, de la présence agissante du Christ glorifié les mettant en communion avec lui et, par conséquent avec son Père. Ces versets conviennent bien pour soutenir notre pratique de l’oraison.

« Je suis la Vie… Qui m’a vu a vu le Père… Je suis dans le Père et le Père est en moi. » Comment l’homme que les disciples avaient devant eux a-t-il pu avoir de telles affirmations ? D’où l’interrogation : dans ce passage, qui parle ? Est-ce le « Jésus historique » ou le « Christ glorifié », par la médiation de l’évangéliste ?

Ces quelques notes renvoient aux méthodes d’interprétation que sont l’étude de la Redaktiongeschichte et de la Traditiongeschichte qui interrogent les dizaines d’années pendant lesquelles se sont élaborées les diverses traditions qui ont abouti aux écrits du Nouveau Testament. Je me focaliserai ici sur l’évangile de Jn en attirant votre attention sur le rôle de la mémoire au cœur de ces traditions comme dans la croissance de notre foi et de notre espérance chrétiennes.

 

  1. La tradition a été créative dans la fidélité

Si le cadre historique du ministère de Jésus est, en Jn, réduit à très peu d’éléments – le strict nécessaire pour mériter le nom d’évangile et pour établir une trame dramatique – c’est afin que le lecteur se concentre sur ce qui y est dit de la personnalité de Jésus. Or le projet de Jn est d’effacer autant que possible la frontière entre le Jésus historique, celui qui multiplie les pains et meurt sur une croix, et le Fils glorifié, établi Seigneur, Kyrios universel, donateur de Vie de la part de Dieu le Père. Le travail de rédaction de Jn a été fait de telle manière qu’il est impossible aux historiens d’en retracer les étapes de manière précise. Il a pourtant été intense, pour l’ensemble du livret comme pour chaque verset. Pendant des dizaines d’années, on a sélectionné, interprété, approfondi et communiqué ce qui était profitable pour la formation des croyants et pour les célébrations liturgiques. On a abondamment utilisé les Écritures pour relire les actes et les enseignements de Jésus et présenter celui-ci comme accomplissant les promesses, tant par sa vie – sa mort et sa résurrection à la première place – que par ses enseignements. On a aussi puisé dans des traditions apocryphes – un fonds auquel on a pris récemment l’habitude de se référer. Par fidélité au message du Maître, une certaine créativité, multiforme, a été nécessaire, au niveau littéraire, rédactionnel, mais aussi dans l’élaboration de notes, voire de passages, plus à même de formuler certains aspects du Christ et de sa relation aux hommes – c’est le cas du ch. 21.

Un des travaux indispensables de l’apprenti exégète est par conséquent d’acquérir les éléments fondamentaux lui permettant de se faire une idée aussi précise que possible du rapport entre ce que Jésus fut, fit et dit effectivement, le « Jésus historique », et ce que la tradition en a transmis, le « Jésus de l’histoire » ou « la tradition du Jésus terrestre ». Cela est pour beaucoup extrêmement déconcertant ; certains refusent obstinément d’aborder la problématique, souvent en invoquant des (pseudo-)articles de foi. Pour celui qui l’accepte, c’est tout autant une épreuve qu’une grâce magnifique. C’est une grâce dans la mesure où c’est une épreuve. Croyez-moi.

 

  1. Quand l’exégèse rejoint notre questionnement profond

Si, comme nous l’avons entendu, Jésus est tellement Fils de Dieu dans sa vie terrestre, ou plutôt si celui qui nous est donné à croire, à contempler et à annoncer dans l’évangile de Jean est tellement Fils glorieux du Père qu’il ne peut être réellement le Jésus de Nazareth dont nous cherchons à imiter la simplicité de comportement, la proximité avec les petits, la solidarité avec un peuple de peu d’importance politique et en situation politico-religieuse chaotique, alors un jour ou l’autre nous ressentons un malaise profond dans notre vie chrétienne, a fortiori dans notre vie de consacrés, et cela d’autant plus que nous avons entrepris des études sérieuses, que nous rencontrons des personnes en position critique par rapport aux dogmes, que nous sommes mis à l’épreuve par les soucis de notre condition humaine, etc. Ce malaise est souvent dû au fait que nous nous accrochons aux notions apprises dans nos livres d’étude ou à des formes de dévotion, estimant qu’elles rendent suffisamment compte de la foi chrétienne pour nous protéger de l’incroyance.

C’est là que la pratique de l’exégèse, ou au moins la lecture d’ouvrages bibliques sérieux, est d’une grande aide.

Dans la mesure en effet où l’on fait confiance aux historiens, on apprend progressivement à lire les évangiles pour ce qu’ils sont, renonçant à y trouver une chronique historiquement irréprochable des faits et gestes de Jésus de Nazareth. Peu à peu alors se dessine la personnalité de celui à qui nous avons voué toute notre existence, à qui nous voulons rendre nos actes et nos pensées conformes. La fidélité à la Parole de Dieu nous invite à corriger peu à peu un grand nombre d’idées toutes faites, de représentations imaginatives, de formes de dévotion adaptées à notre sensibilité. Nos certitudes, notamment celles que nous recevons de la tradition théologique de l’Église, sont profondément révisées, dans la mesure où nous nous rendons compte que nous avons – sans le vouloir – réduit le mystère à ce que nous en comprenons, souvent pour nous simplifier la vie. Les lectures bibliques opèrent une véritable mais salutaire catharsis qui va de pair avec l’épreuve de la foi.

Le travail de la tradition primitive s’est fait en répondant à des questionnements que nous portons tous et qui peuvent à certains moments devenir vifs ; elle a par exemple utilisé des symboles et des images qui s’accordent avec notre propre façon d’approcher le mystère. Dans le texte cité, on imagine Dieu dans une maison et les disciples – ceux qui seront demeurés fidèles – logés dans une de ses demeures : quoi de plus simple en effet que de passer de l’édifice sacré de pierres – le temple de Jérusalem, présent dès la première visite de Jésus dans la ville sainte – à un sanctuaire céleste. En formulant ainsi la manière d’approcher Dieu, l’auteur sacré n’a rien fait d’autre que d’intégrer dans son discours christologique l’image courante du sanctuaire céleste créé dès la fondation du monde. L’image de la maison dit intimité, sécurité, rassemblement. De plus, si l’association maison, lieu où l’on se rend, habitations, le fait d’être pris auprès du Christ, tout cela projeté dans un futur immédiat, provient de la thématique de la terre promise selon la version du Deutéronome, une telle association colle étroitement avec l’espérance que nos épreuves, chemin d’exode, aboutiront à la récompense, accomplissement des promesses divines, non plus par le moyen de Moïse, mais de Jésus.

 

  1. Quand vient le besoin de nous approcher du Jésus historique

L’histoire de la rédaction de Jn comme des autres récits évangéliques est extrêmement complexe. Nous éloignerait-elle du Jésus historique ? Celui que nous approchons dans notre vie contemplative comme dans nos engagements apostoliques est-il un Christ céleste détaché du Jésus tel qu’il fut entre sa naissance et sa mort ? La réponse est non. Le Christ de Jean est tout autant céleste qu’il est humain ; mais dans cet évangile l’épaisseur humaine de Jésus a été réduite au minimum ; plus encore, elle est en grande partie présentée dans son aspect symbolique, tout comme les autres personnages qui se succèdent dans le déroulement du drame : il est le Fils de l’homme, le véritable Adam, la Sagesse créatrice, le temple d’où coule les fleuves d’eau vive. Le projet consistant à développer au maximum la filiation divine de Jésus et à définir le salut comme communion personnelle à sa Vie, a restreint le recours aux faits et gestes de Jésus, aux enseignements aux foules, au minimum.

Comme dans les évangiles synoptiques, il nous faut ainsi, à chaque épisode, discerner ce qui relève du « Jésus de l’histoire » – du Jésus tel que l’histoire nous le transmet – et ce qui peut être considéré comme historique. Progressivement prend forme la personnalité de Jésus dans des contours très proches de ce qu’il fut réellement. Quelle joie alors quand on estime avoir approché mentalement, avec une certitude mise à l’épreuve de la critique, certitude jamais absolue, le Jésus que nous essayons de suivre et d’imiter ; quelle base vivante et émouvante mais aussi crédible est offerte à notre vie de foi et d’espérance, à notre combat spirituel !

 

  1. Le rôle de la mémoire

Une part importante de notre vie chrétienne, et donc un élément important quand nous avons à affronter des épreuves profondes, est la mémoire. La mémoire est un espace dynamique dans lequel les expériences du passé, éclairées par la réflexion, sont revisitées aussi bien dans leur épaisseur affective que dans le domaine des certitudes intellectuelles, en fonction de l’histoire personnelle. L’objectivité de l’anamnèse est requise non d’abord au niveau de la factualité des événements mais des impressions douloureuses, troublantes ou heureuses, voire victorieuses, qu’ils ont laissées en nous. Il s’agit alors de valoriser ce qui a le plus façonné notre identité, notre comportement, sélectionner ce qui est profitable et tenter de désarmer ce qui nous affecte en mal.

C’est ainsi que la mémoire des œuvres de Dieu dans notre vie, de son passage dans notre existence, personnelle ou collective, fortifie notre fidélité et notre capacité à affronter les épreuves.

On pourrait poursuivre longtemps. On pourrait reprendre les réflexions de Paul Ricœur sur ce sujet. Cela suffit cependant pour éclairer combien les études historiques sur Jésus viennent à la rencontre de ce même processus vital : car les premiers chrétiens, portés par la foi en la résurrection du Christ, ont exercé la faculté humaine de l’anamnèsis afin de relier autant que possible, dans la catéchèse et les célébrations, leur Seigneur avec Jésus de Nazareth.

Si en effet, les études bibliques sérieuses exercent une forte katharsis à l’égard de notre manière de croire, si elles semblent dans un premier temps réduire considérablement les données historiques précises concernant Jésus ou Paul, la personnalité de Jésus qu’elles dessinent en définitive, tout en gardant des zones d’ombre, de flou, se manifeste avec une force incroyable, une étonnante capacité de fascination – p. ex. du fait de la liberté prodigieuse que Jésus a démontrée face à un pouvoir religieux impitoyable –, une originalité inégalable, tout cela à partir d’un foyer incandescent, l’agapè, et dans une attitude d’obéissance parfaite à Celui qui l’a envoyé.

Dans ce Christ revisité, « remembered », pour reprendre le titre d’un livre bien connu[2], nous puisons, n’en doutons pas, tout le nécessaire pour renouveler profondément notre cheminement de croyants. Ce Jésus, certes dépouillé de certitudes et d’images dévotionnelles devenues peu profitables, est bien celui qui a affronté sa mort et s’est projeté au-delà du tombeau dans la vie glorieuse, récompense des justes.

Que votre cœur ne se trouble pas ! Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi, avons-nous entendu. Et, plus loin : 25 Je vous ai dit cela tandis que je demeurais près de vous. Mais le Paraclet, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. 27 Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie.

 

  1. Conclusion

Notre cheminement de foi, en perpétuelle croissance, notre continuelle quête de ressourcement, notre souci de trouver en Jésus de Nazareth le maître à écouter et à suivre, notre pratique régulière de la lectio divina, dans l’équilibre entre contemplation du mystère, notre communion ecclésiale et notre engagement dans la mission, tout cela sait profiter des données historiques que nous offre notre formation biblique pour vérifier l’authenticité de notre rapport personnel au Christ et intensifier notre compagnonnage de tous les jours et dans toutes les situations, avec lui.

Dans cette perspective, Jn se donne comme l’évangile de Jésus Christ selon le travail de mémoire opéré par l’Esprit Saint chez les disciples mis à l’épreuve, rejetés des synagogues, divisés entre eux pour des questions de christologie et de recours à l’Esprit Saint. Et c’est ce même Esprit qui accompagne le travail biblique pour guider notre propre anamnèse, à l’instar de cette anamnèse de nos premiers frères.

C’est un tel service que l’exégèse apporte à l’Église ; c’est ce service que l’Église nous demande d’apporter à ceux à qui elle nous envoie.

 

[1] Intervention donnée lors de la session de rentrée dans un Studium de théologie d'une Congrégation religieuse catholique. La brièveté de l’intervention nous a interdit malheureusement de nuancer des propos qui paraîtront à beaucoup sévères. Qu'on veuille bien nous en excuser et ne retenir que l’invitation à accueillir avec ferveur la demande pressante de l’Église à devenir des interprètes crédibles des Écritures.

[2] James D.G. Dunn, Jesus remembered, Eerdmans, Grand Rapids, 2003.

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