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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Pour mieux lire et comprendre Rm 1-8

Publié par Biblissimo sur 27 Juillet 2011, 09:49am

Catégories : #Corpus paulinien

Cet exposé met en lumière les articulations fondamentales de l’argumentation de saint Paul dans les ch. 1 à 8 de la Lettre aux Romains qui sont parmi les plus importants de tout le NT.

 

Saint Paul y aborde les thèmes fondamentaux du mystère du salut, tant du point de vue du dessein de Dieu dans le Christ que de l’attitude nécessaire à l’homme pour en bénéficier. Pourtant, Paul n’a pas pris le temps d’indiquer explicitement au lecteur l’articulation de sa pensée. Celle-ci est dense et marquée par la culture de l’apôtre comme par le but recherché lors de la rédaction de cette lettre. Si l’on sait en retirer des principes théologiques qui ont marqué de manière indélébile la pensée chrétienne et le dialogue entre Luthériens et Catholiques, rares sont les ouvrages qui savent mettre les différentes affirmations de l’apôtre dans la cohérence logique et théologique qui les relient étroitement. C’est le but de cet exposé.

Notre exposé, destiné à accompagner le cours d’Introduction aux Lettres pauliniennes, doit beaucoup à l’analyse de J.-N. Aletti sur la lettre aux Romains. Voir notamment ses contributions :

La présence d’un modèle rhétorique en Romains 1-4 et 5-8. Son rôle et son importance, in : Bib 71 (1990), pp. 1-24

Comment Dieu est-il juste ? Clefs pour interpréter l'épître aux Romains (Parole de Dieu), Seuil, Paris, 1990.

Israël et la Loi dans la lettre aux Romains (LD 173), Cerf, 1998 [Reprend et corrige des éléments importants de l’ouvrage précédent…].

Lecture rhétorique, in : A. Lacocque¸ Guide des nouvelles lectures de la Bible, Bayard éditions, Paris, 2006, p. 40-66.

 

L’apport particulièrement intéressant d’Aletti concerne son souci de relier étroitement les analyses proprement théologique et « rhétorique ». L’analyse rhétorique permet de retrouver l’articulation du discours sur la base des critères rhétoriques formulés par Aristote et Quintilien et largement utilisés dans la rhétorique gréco-latine en vue de donner au discours une plus grande force de persuasion. Il se trouve en effet que les ch. 1 à 8 de Rm reprennent ces critères sans pour autant enlever à la pensée de Paul son caractère libre, spontané ; en particulier – et c’est une des raisons pour lesquelles il a fallu attendre les dernières décennies pour parvenir à une compréhension authentique de cette section – le fait qu’il mêle argumentation et parénèse, raisonnement serré et exhortation.[1]

Cet apport basé sur des repères formels, c’est-à-dire relatifs à la forme littéraire, présente l’avantage de parfaitement intégrer toute l’histoire de l’interprétation de Rm ainsi que les règles d’argumentation rabbinique utilisées par Paul ici comme ailleurs, notamment en Galates.

Pour une présentation rapide des principes rhétoriques appliqués aux épîtres de saint Paul voir : L'analyse rhétorique appliquée aux discours du NT .

1.     Composition générale de la lettre

1- Adresse : 1, 1-7

2- Action de grâces : 1, 8-15

3- Corps : 1, 16 – 15, 13

         3.1 : Section doctrinale

                         3.1.1 : La justification par la foi et non par les œuvres de Loi : 1, 16 – 8, 39

                         3.1.2 : La question du destin du peuple juif et des promesses divines : 9, 1 – 11, 32

         3.2 : Section parénétique : 12, 1 – 15, 13

4- Triple conclusion[2] : 15, 14 – 16, 23

         4.1 : Nouvelles concernant les projets de voyage avec première conclusion[3] : 15, 14-33

         4.2 : Lettre de recommandations, avertissement, post-scriptum de Tertius (seconde conclusion) : 16, 1-24

         4.3 : Doxologie finale : 16, 25-27

2.     La propositio principale de Rm 1-8 (1, 16-17)

Il est assez facile de déceler la propositio, la thèse que Paul va justifier dans les ch. 1 à 8 :

16 Car je ne rougis pas de l’Évangile : il est puissance de Dieu pour le salut de tout homme-qui-croit, du Juif d’abord, puis du Grec. 17 Car en lui la justice de Dieu se révèle de la foi à la foi, comme il est écrit : Le juste par la foi vivra.

L’analyse du contenu de ces deux versets mis en confrontation avec le reste des ch. 1 à 8 de Rm montre clairement qu’ils jouent le rôle de propositio. Et cela du fait que les trois éléments clefs des versets 16-17 se retrouvent successivement dans la suite du discours.

L’élément clef : la justice de Dieu (qui promet le salut) se révèle… C’est l’enjeu de base qui correspond à la question : comment bénéficier du salut que Dieu promet ? Or, on constate que la section 1, 19 – 3, 20 (= j), débat ayant pour origine la réaction de Dieu (la colère) face à l’impiété, tourne toute autour de la justice de Dieu mise en face du péché de tout homme.

Puis vient la détermination, la condition fondamentale chez l’homme pour recevoir le bienfait du salut : être croyant… Or on constate que le ch. 4 a pour but de déconnecter justice et loi sur la base d’une explication du cas d’Abraham, justifié avant même l’apparition de la Loi.

Enfin vient le but final : vivre. Or, on constate que la section ch. 5 – 8 tourne autour de la possibilité pour le croyant, fils d’Adam, de vivre ou de mourir.

3.     L’argumentation scripturaire de Rm 4

Luthériens : lisent ce ch. en montrant la séparation entre croire et faire pour nier que les œuvres puissent être une condition d’acquisition du salut. Attention : pour un Juif, cela n’a pas de sens de croire sans faire. C’est une distinction qui lui est étrangère !

3.1 Comment se pose précisément le problème

M. Cranford[4] : Paul ne parle pas des efforts qu’Abraham aurait dû déployer pour recevoir la justification ; il n’oppose pas une justice octroyée en vertu d’une totale adhésion de foi à la parole divine et une justice octroyée à partir des bonnes œuvres méritoires ; il confronte une justice octroyée gracieusement et une obligation de la part de Dieu de récompenser celui qui a pratiqué une alliance scellée préalablement, donc avec des engagements mutuels. Abraham est inimitable pour un Juif puisqu’il a été justifié hors de l’alliance mosaïque. Abraham était incirconcis (v. 10), donc asebès (v. 5) ! Mais Paul va faire de cette spécificité d’Abraham un cas providentiel servant de base de raisonnement pour le plan de Dieu en Jésus-Christ.

On peut ramener le raisonnement de Paul en trois étapes :

1- Premièrement, Abraham a été justifié par Dieu (v. 1-8) ;

2- Puis il pose la question : quand fut-il justifié (9-12) ? Paul en indique quelques circonstances, dont l’une est particulièrement mis en valeur : il n’était pas circoncis, la circoncision étant le signe de l’obligation de pratiquer la Loi ;

3- Enfin, il va préciser le rôle décisif de la foi d’Abraham ainsi que son contenu, un objet qui nous concerne tous (v. 13-25) ; le vocabulaire tourne ici autour de la promesse, de la descendance, de l’héritage. En quoi Abraham a-t-il cru ? En la promesse de Dieu qui donne descendance (conforme à Gn 16) ; ainsi est introduite la question de l’accès des non-circoncis à la justification (Paul prépare la suite…).

Remarque : dans les versets 19 à 25, Paul rappelle le miracle du don de la descendance au vieil Abraham afin de mettre en valeur l’impossibilité pour celui-ci de faire quelque chose. En effet, seul le Dieu de la vie pour faire qu’un mort devienne vivant et porteur de vie. On remarque ici à l’apparition d’un nouveau vocabulaire, très important pour la suite, celui qui tourne autour de la mort ou/et de la vie.[5]

Le statut d’incirconcis d’Abraham a valeur de norme pour l’accès des incirconcis à la justification.

Gn 18, 18-19 : les expressions utilisées veulent présenter Abraham (il est circoncis depuis le ch. précédent) comme un maître de la Loi, un Moïse avant Moïse. Gn 26, 4-5 : Abraham réalise un modèle qui sera surtout celui du Deutéronome et de la spiritualité qui s’en inspire. Les bénédictions sont liées à l’accomplissement de la Loi par l’Ancêtre. Il paie la dîme à Melkisédeq, qui représente le futur sacerdoce de Jérusalem. Il offre des sacrifices selon les règles prescrites par la législation plus tardive (Gn 15, 9). Il fera tout pour que son fils épouse une femme de sa parenté. La galette qu’il offre à ses trois visiteurs est faite de la farine agréée dans le culte. [6]

Abraham n’est donc présenté comme un exemple qu’en dernière étape, c’est-à-dire après que Paul ait précisé l’objet de sa foi et l’absence de conditions juridiques ; il est d’abord un critère d’argumentation.

3.2 Le triple recours à l’Écriture

Dans un premier temps, à la suite de Ga 3, Paul fait appel à deux citations scripturaires : Gn 15, 6 et Ps 32, 1-2. Puis il ajoute Gn 17, 5. Ces trois textes sont à la fois indispensables et complémentaires.

Pas vraiment midrash[7] mais la méthode est midrashique. Citation d’une Écriture principale augmentée d’autres et reprise à la fin (v. 22). Reprises des mots-clefs (compter ; justice ; croire ; Abraham). Hatima finale (consolation adressée au lecteur et non un résumé de l’argumentation). Utilisation d’une des règles rabbiniques.

Gezerah shawa[8] : rapprochement de Gn 15, 6 (commencement absolu de la théologie, puisque première occurrence des termes justice et foi) et Ps 32, 1-2 (de David), autour du verbe logizesthai, être considéré, être compté pour… Le péché n’est pas compté, et l’homme est pardonné ; pourtant, l’homme n’a pas mérité le pardon, c’est impossible ; le pardon est donc un acte gratuit de Dieu. On peut en dire pareil à propos de la justification d’Abraham, à partir de sa foi.

J.-L. Ska : le raisonnement de Paul tient compte aussi de la supériorité de l’ancien sur le nouveau selon la mentalité sémitique.[9]

Apport propre et complémentaire de la citation de Ps 32 : qu’Abraham ait été compté pour juste est assez facile puisqu’il ne peut être considéré comme un pécheur ! Mais ce n’est pas notre cas ! Donc le Ps 32 a pour but d’orienter vers nous le choix de Dieu et d’affirmer que le processus de justification contient celui du pardon des péchés.

La citation de Gn 17, 5 est importante puisqu’elle reporte la promesse divine non seulement sur la descendance d’Abraham, mais sur « une multitude de peuples », venant compléter les deux premières, qui risquaient de ne concerner que le patriarche.

Attention : noter l’absence de toute allusion au Sacrifice d’Isaac, hautement méritoire, épisode central pour la tradition juive… Comme aux conditions requises du Juif pour obtenir le pardon. Là encore, on saisit une attitude partiale de Paul.

3.3 La promesse et la descendance

Il s’agit ici d’apporter une précision notable. Abraham a cru ; mais quel était l’objet de sa foi ? Cela peut paraître une question de simple curiosité, gratuite. Mais Paul l’aborde et la traite de manière audacieuse…

L’objet de la foi d’Abraham : une double espérance (« espérant contre toute espérance » – v. 18), celle qu’une descendance héritera de la terre ; celle qu’il obtiendra un fils de sa femme stérile. Cela permet à Paul à la fois de donner Abraham en exemple et d’élargir la perspective. En effet, Paul ne se contente pas de parler de guérison de stérilité : l’espérance d’Abraham a porté sur Dieu qui fait revivre de la mort. Avec une audace qui pourrait sembler malhonnête, Paul qualifie la foi d’Abraham dans les termes même qui serviront à formuler la foi chrétienne…

4.     L’argumentation de Paul en Rm 1-8 (résumé en trois étapes)

1- La propositio est suivie d’une subpropositio ou thèse secondaire :

En effet, la colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes, qui tiennent la vérité captive dans l’injustice (1, 18).

Le mot important ici est colère de Dieu, qui fait partie du champ lexical de la justice divine ; celle-ci est face à son opposé chez les hommes, l’injustice. La suite immédiate va justifier cette affirmation sous forme d’une description de la situation des païens (1, 19-32) puis des Juifs (2, 1-29) face à la justice divine, avec la conclusion que tous les hommes, païens et Juifs, sont pécheurs et donc soumis à la colère divine (1,18 – 3,20)[10]. Paul affirme ensuite que la justice divine est entrée dans un mode nouveau grâce à la mort expiatoire du Christ selon la volonté de Dieu (3, 21-26) ; elle se manifeste pour tous à partir de la foi seule – ce qui était affirmé par la Torah à propos d’Abraham (3, 27 – 4, 25).

2- Mais il y a un double problème : premièrement, sur quel fondement peut se transmettre la bénédiction d’Abraham à ceux qui ne sont pas de sa descendance, les païens ? Deuxièmement, comment se fait la transmission du salut par le Christ ? Paul va résoudre le problème en confrontant les rôles respectifs du Christ et d’Adam et en formulant que le Christ nous apporte la vie de manière semblable mais incomparablement plus efficace qu’Adam avait transmis la mort par le moyen du péché (5,1-21). Passage aussi célèbre que difficile à interpréter : saint Augustin lui-même est tombé dans le piège !

3- Paul ensuite tourne le regard vers la vie du croyant pour montrer comment se réalise dans le baptisé (le baptême fait entrer dans la "généalogie" du Christ) l’œuvre de salut, de justification sous la forme d’une exhortation liée à l’expérience et qui aboutit à un magnifique enseignement sur le rôle décisif de l’Esprit Saint seul capable de les faire vivre de cette justice malgré leur condition de pécheurs (6-8).

Le ch. 8 est le sommet pas seulement de cette section mais de toute la révélation chrétienne !

5.     L’enseignement de Rm 1-8

Résumons le résultat d’une analyse exégétique et libérée de la polémique entre Luther et l’Église catholique.

Paul a voulu montrer que la foi chrétienne se fonde sur une nouvelle manière pour Dieu d’exercer sa justice. Car un événement capital est intervenu : la mort sacrificielle de son Fils pour le pardon définitif et total des péchés. Ce pardon nous a été acquis sans aucun mérite de notre part, par Jésus dont le mérite ne fut certainement pas d’avoir obéi à la Loi de Moïse mais de s’être offert totalement à la volonté du Père, dans l’amour. Parallèlement à cet enseignement, et de manière polémique, Paul s’efforce de convaincre les lecteurs que la loi, toute loi, y compris celle de Moïse, n’a aucune valeur salvifique en elle-même. Encore moins les « œuvres de loi », ces coutumes visant à séparer les fils d’Abraham de leurs voisins païens. Il va même jusqu’à dire que la Loi n’a pas d’autre effet que de donner la connaissance du péché, voire de susciter chez l’homme l’envie de pécher. L’expérience de Paul et des premiers chrétiens est telle qu’ils savent fort bien qu’ils ont reçu les dons de Dieu, en premier lieu celui de l’Esprit Saint, Esprit de filiation dans le Fils unique, sans la pratique des œuvres de loi ; le fait d’avoir mis toute leur foi dans le Christ a suffi. Ni la foi ni la loi ne sauvent par elles-mêmes, mais le fait de recevoir dans toute sa vie les fruits du salut provenant de la mort et de la résurrection du Christ. Les ch. 6 et 7 montrent à leur manière que la foi ne va pas sans un comportement qui soit cohérent avec le fait d’être consacré au Christ par le baptême. Le ch. 8, le sommet de toute la Bible, met en pleine lumière le rôle décisif de l’Esprit Saint, la permanence du mal et de la souffrance malgré la victoire du Christ, et rend gloire au Dieu d’amour.



[1] De fait, on ne peut faire de la théologie chrétienne de manière séparée de l’annonce de l’Évangile : le dogme est nécessairement relatif à la proclamation du mystère du salut en Jésus-Christ ; il est relatif à l’acte de croire et non l’inverse.

[2] Voir Ch. Perrot, p. 57-58.

[3] D’ordinaire, les lettres de saint Paul ont une seule bénédiction conclusive : 1 Co 16, 23 ; 2 Co 13, 13 ; Ga 6, 18.

[4] M. Cranford, Abraham in Romans 4: The Father of All Who Believe, in: NTS 41 (1995), p. 71-88.

[5] Noter qu’Abraham est présenté d’abord comme « notre père selon la chair » (4, 1), puis comme « notre père à tous… père d’une multitude de peuples » (v. 16-18).

[6] J.-L. Ska, Abraham et ses hôtes. Le patriarche et les croyants au Dieu unique, (L’Autre et les autres, 3), Éd. Lessius, Bruxelles, 2001, p. 14-16.

[7] Voir Renée Bloch, Art. Midrash, in: D.B.S., t. V, 1957, col. 1263-1281 ; H. L. Strack et G. Stemberger, Introduction au Talmud et au Midrash, Cerf, 1986.

[8] Voir Hb 7, 1-3 ; Ga 3, 10-13 ; Rm 9, 25-28, Jc 2, 21-24.

[9] Voir aussi la comparaison Jésus – Abraham en Jn 8, 58 et l’attribution au Christ d’un sacerdoce meilleur que celui de Lévi puisqu’il est de la forme de celui de Melkisédeq.

[10] Cette section joue donc le rôle de subprobatio par rapport à l’ensemble des ch. 1 à 8, la probatio proprement dite commençant au ch. 4 (J.-N. Aletti). Cette subprobatio se fait en trois temps : preuve par les faits : 1, 19-32 ; preuve par les principes : 2, 1-16 et 17-29 ; preuve par l’autorité de l’Écriture : 3, 1-18.

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