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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Critères d'authenticité des traditions sur Jésus dans les évangiles

Publié par Biblissimo sur 30 Mars 2011, 16:04pm

Catégories : #Synoptiques & Actes des Apôtres

Critères d’authenticité des paroles et gestes du Christ. D’après J. P. Meier[1]

 

Dans le premier tome de son ouvrage magistral sur Jésus Christ, J. P. Meier a repris et résumé un délicat dossier d'exégèse biblique : celui de la manière d’évaluer l’écart entre ce que les évangiles disent de Jésus et ce qui a réellement eu lieu ou ce que Jésus a réellement dit. Le résultat de son analyse aboutit à une liste de cinq critères principaux et de cinq critères secondaires. Le but est de repérer ce qui correspond certainement à une interprétation de l’étape II (la tradition orale sous la responsabilité des apôtres) ou III (la mise par écrit des traditions aboutissant à nos quatre évangiles canoniques) de la formation des évangiles et ce qui peut être considéré comme fidèle à l’étape I (ce que les apôtres ont réellement entendu et vu de Jésus de Nazareth).

 

Les cinq critères principaux :

1- L’embarras. 2- Discontinuité. 3- Attestation multiple. 4- Cohérence. 5- Rejet et exécution.

 

Les cinq critères secondaires et douteux :

6- Traces d’araméen. 7- Éléments d’environnement palestinien. 8- Éléments concrets, vivants de la narration. 9- Règles d’évolution de la tradition ; 10- La présomption d’authenticité.

1. Critère de l’embarras

Le critère de l’embarras [ecclésiastique] s’applique aux actions ou aux paroles de Jésus qui auraient mis l’Église primitive dans l’embarras ou lui aurait causé des difficultés. Car l’Église n’a certainement pas pris l’initiative de produire des textes qui l’auraient embarrassée ou aurait affaibli sa position dans la controverse avec ses adversaires. Au contraire, en suivant la pente naturelle des choses, ces matériaux embarrassants en provenance de Jésus auraient plutôt dû être supprimés ou atténués au cours des étapes ultérieures de la tradition évangélique ; et il arrive que l’on trouve, dans les quatre évangiles, la trace d’une telle suppression ou atténuation progressive.

Exemple : le fait que Jésus se fasse baptiser par Jean d’un baptême de repentir est laconiquement rapporté par Marc (1,4-11), tandis que Matthieu y ajoute un dialogue visant à atténuer ce qui apparaît contradictoire avec l’image du Fils de Dieu (Mt 3,3-17) et que Luc a placé auparavant l’emprisonnement de Jean, avec pour conséquence que, dans le récit du baptême, le baptiseur de Jésus n’est pas identifié. Quant à l’évangile de Jean, il n’ya tout simplement pas de mention du rite du baptême : il s’en tient à rapporter une vision de forme apocalyptique ayant permis à Jean Baptiste de découvrir la personnalité cachée de Jésus et d’en témoigner publiquement (1,29-34).

Autre exemple : l’ignorance du Fils est proclamée par Mc 13,32 et Mt 24,36, mais elle est ignorée de Luc, et tout simplement incompatible avec la christologie johannique.

Cela correspond à un fait mal documenté et pourtant sérieux : la tradition dont témoignent nos évangiles a été, dans une mesure que nous évaluons difficilement, protégée par « une force de conservation » qui, au lieu de gommer des passages embarrassants, ont cherché à leur apporter des réflexions théologiques laborieuses et variées.

Attention : l’Église primitive ne considérait pas forcément comme embarrassantes des choses qui aujourd’hui apparaîtraient telles. Exemple : le cri de déréliction de Jésus en croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15,34 ; Mt 27,46), remplacé chez Luc par une parole d’abandon confiant au Père (Lc 23,46) et chez Jean par une parole d’accomplissement (Jn 19,30). En utilisant le Ps 22 tout au long de la Passion, les toutes premières traditions n’ont pas eu tant le souci d’établir une christologie exacte que d’établir la continuité entre les événements relatifs au drame de la mort du Christ. Les Psaumes sont toujours des prières de confiance en Dieu : « Paradoxalement, l’amertume même de la plainte exprime combien le suppliant se sent proche de ce Dieu qu’il ose affronter avec tant d’audace » (p. 105). Du coup, le cri de déréliction pourrait fort bien avoir été ajouté par la tradition pour interpréter dans le sens d’une christologie du Juste souffrant mais confiant la mort de Jésus en croix

2. Critère de discontinuité

Ou de dissemblance, d’originalité ou de double irréductibilité.

Ce critère s’applique aux paroles ou aux actes de Jésus qui apparaissent authentiques du fait qu’ils ne peuvent dériver ni du judaïsme au temps de Jésus ni de l’Église primitive qui l’a suivi et en a repris le message.

Exemples : l’interdiction de tout serment (Mc 5,34-37 ; mais cf. Jc 5,12), son refus de laisser ses disciples jeûner (Mc 2,18-22) et peut-être aussi l’interdit sans exception du divorce (Mc 10,2-12).

Le caractère hypothétique de ce critère repose en grande partie sur le fait que l’on ne connaît pas la totalité des pratiques et des options du judaïsme contemporain de Jésus.

De plus, ce qui apparaît unique en Jésus peut n’être qu’une insistance par rapport à un point affirmé par ailleurs dans un courant du judaïsme palestinien contemporain.

Attention : il ne faut jamais séparer l’ "unique" de l’ensemble de la doctrine ou du comportement ; on ne peut faire d’un élément unique un élément nécessairement déterminant.

Autrement dit, chaque élément « dissemblant » doit être interprété en fonction du reste de la doctrine.

 

 

3.     Critère d’attestation multiple

Ou, en anglais : « Cross section » = références croisées.

Ce critère s’applique aux actes et aux paroles de Jésus qui apparaissent authentiques du fait qu’ils sont attestés dans plusieurs sources littéraires indépendantes (p. ex. Mc, Q, Paul, Jn) et (ou) dans plusieurs formes ou genres littéraires (p. ex. parabole, controverse, récit de miracle, prophétie, aphorisme). Ce critère a encore davantage de poids si l’on retrouve un même motif ou même thème à la fois dans des sources et dans des formes littéraires différentes.

C’est surtout valable pour des thèmes, comme celui du Royaume de Dieu.

On peut utiliser ce critère pour des paroles ou des actes précis comme les paroles sur le pain et le vin lors de la dernière cène ou l’interdiction du divorce car ils se trouvent rapportés dans deux ou trois sources indépendantes.

Exemple de référence croisée : les paroles sur la destruction du Temple et le geste prophétique de chasser les vendeurs se croisent autour d’un même thème et d’une même perspective et donc se confirment réciproquement.

Attention : l’invocation araméenne « Abba » ne vient sur les lèvres de Jésus qu’une seule fois (Mc 14,36) et pourtant, elle semble très authentique...

4. Le critère de cohérence

Ou de constance ou de conformité.

Les paroles et les actes de Jésus qui sont en harmonie avec ceux qui ont été reconnus comme authentiques au moyen des critères indiqués précédemment ont de bonnes chances d’être eux-mêmes authentiques. Ainsi, les paroles concernant la venue du Royaume de Dieu ou les controverses avec les adversaires sur l’observance légale.

Il est moins probant que les trois autres, puisqu’il en dépend.

Définir la cohérence d’une parole ou d’un comportement ne doit pas automatiquement mettre le doute sur ce qui leur apparaît opposé puisque la culture de l’époque et la forme du message et de la doctrine du Christ ne revêtaient pas le souci moderne de non-contradiction. En particulier du fait de l’inadéquation entre une sagesse humaine indispensable à une vie cohérente et la perspective eschatologique de laquelle notre existence tout entière doit dépendre.

5. Le critère du rejet et de l’exécution

Ce critère définit le rapport de cohérence entre certaines paroles ou certains actes de Jésus et le fait qu’il ait été mis en procès puis exécuté comme « Roi des Juifs ». Car le Jésus historique menaçait le bon ordre que voulait faire régner les autorités juives et romaines comme il mettait en question des principes fondamentaux du pharisaïsme. Et cela jusqu’à mériter la crucifixion.

6. Critères secondaires (ou douteux)

6.1 Les traces d’araméen

Le fait qu’une expression grecque que nous lisons dans un évangile puisse correspondre de près à une forme araméenne peut suggérer ou confirmer l’authenticité de cette expression. Mais pas la prouver tout simplement parce qu’on ne peut pas avec certitude démontrer que l’Église n’a pas été capable de prolonger l’enseignement du Maître dans son propre langage. Beaucoup de chrétiens à l’origine de la tradition évangélique avaient une excellente maîtrise de la langue araméenne.

De plus, il faut une connaissance extrêmement développée non seulement de l’araméen mais aussi du grec de la koinè : il se trouve que certaines expressions araméennes sont semblables à des expressions de la koinè tout en étant d’origine complètement indépendante.

Enfin, beaucoup d’aramaïsmes proviennent tout simplement de la maîtrise que les premiers chrétiens avaient de la Septante de sorte que les auteurs de la tradition évangélique, en particulier Luc, en reportaient spontanément ou de manière recherchée les expressions.

6.2 Le critère d’environnement palestinien

Ce critère, très semblable au critère de l’araméen, affirme que les paroles de Jésus où transparaissent des coutumes concrètes, des croyances, des procédures judiciaires, des pratiques commerciales et agricoles ou des conditions sociales et politiques de la Palestine du 1er siècle sont très certainement authentiques. Sous sa forme négative, s’il s’agit d’éléments appartenant à un contexte extérieur à la Palestine ou postérieur à la mort de Jésus, ces éléments ne peuvent pas être considérés comme authentiques.

C’est la forme négative qui est la plus utile. Exemple bien connu : des paraboles reflétant le problème du retard de la parousie, des logia sur la mission de l’Église vers les Nations, des règles de discipline ecclésiales proviennent de la catéchèse ou des décisions postérieures à la mort de Jésus, du moins sous leur forme finale.

6.3 Le critère de la narration vivante

Les détails vivants et concrets, surtout s’ils n’entrent pas directement dans le but visé par l’évangéliste, sont parfois considérés comme relevant d’un témoignage oculaire. Ils seraient des signes de forte valeur historique.

Ce critère est surtout intéressant pour Mc, car cet évangéliste ne semble pas porté vers la narration anecdotique ; il est plutôt un rapporteur ou un catéchiste laconique. Cependant, une bonne connaissance de Mc laisse penser qu’il peut passer de l’abondance de détails dans certains récits à une grande sobriété dans d’autres.

Ces détails peuvent fort bien relever des traditions antérieures à Mc… pas nécessairement à Jésus lui-même.

D’autre part, le style dépouillé, tout au moins simplifié, qu’on attribue volontiers à Mc peut être le fruit d’un ajustement minutieux correspondant à un genre particulier de la tradition orale.

6.4 Le critère des tendances du développement de la tradition synoptique

À la suite de Bultmann et d’autres, à partir de l’analyse des formes littéraires, on a estimé possible de déceler des lois dans le processus de la tradition et de la rédaction des évangiles. On supposait p. ex. que le développement de la tradition synoptique de Marc à Matthieu et à Luc avait tendance à rendre les détails plus concrets, à ajouter des noms propres au récit, à passer de discours indirect au discours direct, et à éliminer les mots et les constructions de couleur araméenne. Sur cette base, on s’aventurait à parcourir le chemin inverse : de Mc aux origines de la tradition…

Les études plus récentes ont montré qu’aucune règle d’évolution littéraire n’est absolue. P. ex., il y a des passages apparemment abrégés, d’autres développés, sans raison évidente.

Ce type d’analyse n’a de valeur probante que pour déceler les tendances d’un évangéliste et du coup de ne pas prendre en compte les paroles et les récits qui sont fortement imprégnés du vocabulaire et de la théologie caractéristiques de tel évangéliste.

6.5 Le critère de la présomption d’historicité

Dans les cas où la critique n’est pas en mesure de donner une probabilité ni pour ni contre l’authenticité d’une parole ou d’un acte de Jésus rapporté par un évangéliste, il s’agirait de présupposer que le texte est a priori authentique. Malheureusement, il n’y a peut-être rien à prouver… Nous nous trouvons en face de récits qui ne sont pas accompagnés d’éléments susceptibles de nous prouver ni leur véracité, ni leur inventivité.

 



[1] John P. Meier, Un certain Juif Jésus. Les données de l’histoire. T. I : Les sources, les origines, les dates (LD), Cerf, Paris, 2005, ch. vi :  Comment déterminer ce qui vient de Jésus ?, p. 101-118.

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