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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Jésus le Christ selon saint Matthieu

Publié par Biblissimo sur 11 Avril 2011, 10:45am

Catégories : #Synoptiques & Actes des Apôtres

Dans quel sens Jésus est-il le Christ qu'attendaient les Juifs?

Comment l'évangile de saint Matthieu en parle-t-il?

 

Deux titres importants de Jésus lui sont donnés dès la première phrase de l'évangile de Matthieu. L’auteur, en effet, commence son récit avec cette phrase : « Livre de la genèse de Jésus Christ, Fils de David, Fils d’Abraham » (Mt 1,1).

Christos, en grec, signifie « oint » : celui qui a reçu une onction. Dans la Bible, c’est la traduction de l’hébreu Mashiah qui a donné le français « Messie ». Christ et Messie sont au départ, en français, absolument équivalents, l’un venant du grec et l’autre de l’hébreu.

1. « Christ », terme sur lequel se cristallise l’attente messianique d’Israël

Les premiers oints de la Bible furent les rois du peuple élu, Saul d’abord (1 Sm 10,1), puis David (1 Sm 16,13 et 2 Sm 5,3), Salomon (1 R 1,39) et, après eux, tous les rois de Juda et d’Israël, l’onction étant le rite d’intronisation royale. L’histoire ayant montré que ces rois étaient incapables de sauvegarder la prospérité, l’unité et la fidélité dans le peuple, celui-ci, aidé en cela par les prophètes, se mit à espérer l’avènement d’un nouveau David, un autre oint, un autre Messie, animé par l’Esprit de Dieu et capable de faire respecter la justice. C’est ce qu’on appelle habituellement l’ « espérance messianique », si importante pour comprendre la prédication de Jésus, à la fois dans son succès à long terme et dans son échec immédiat. Au temps de l’Exil, le peuple n’ayant plus de rois, son espérance se cristallisa sur des personnages divers : des souverains étrangers, tel Cyrus, roi des Perses, qui permit le retour des premiers exilés de Babylonie en terre d’Israël (Is 45,1) ; des prophètes fidèles au Seigneur qui, bien que n’ayant sans doute pas reçu d’onction rituelle, étaient considérés comme les vrais dépositaires de l’Esprit que l’onction conférait jadis aux rois. Et enfin, lorsque la vie sociale se réorganisa autour du Temple après le retour de l’Exil, les grands prêtres reçurent une onction consécratoire, puisque, en l’absence de rois, ils incarnaient désormais l’autorité de Dieu sur son peuple (Ex 29,7)[1]. Le nouveau rite d’onction étant en place, l’espérance messianique ne décrut pourtant pas, au contraire. Le manque d’indépendance politique pour les juifs, l’occupation grecque puis romaine contribuèrent à l’exacerber. Au 1er siècle de notre ère, elle était extrêmement vive. Elle prenait aussi diverses formes, ce qui rend compliquée notre compréhension de la situation. La diversité de ces formes correspondait en partie à la diversité des courants religieux (donc politiques) qui les développaient.

Chez les Esséniens de Qumrân, on attendait deux Messies, l’un sacerdotal (les grands prêtres en fonction à Jérusalem étant considérés comme des usurpateurs), l’autre royal ; le premier, subordonné au second, lui préparerait la route pour qu’il établisse un règne de justice et de paix. Dans le courant pharisien, le Messie était attendu comme un nouveau David, et le temps sa venue se confondait avec les derniers moments du monde, temps où toutes choses seraient restaurées et où s’arrêterait l’histoire : messianisme et attente eschatologique coïncidaient. Dans les milieux populaires, à l’occasion surtout de crises économiques particulièrement graves, naquirent des mouvements de révolte ou de résistance armée au pouvoir romain dont le chef fut volontiers considéré par les foules comme un Messie possible ; deux sont nommés dans les Actes des Apôtres, Theudas et Judas le Galiléen (Ac 5,36-37).

2. Jésus, un Messie en continuité et rupture avec l’attente des disciples

Dans un tel climat d’effervescence, les disciples réunis autour de Jésus, témoins des signes qu’il accomplissait, ne purent pas ne pas se poser la question de sa messianité. Pierre exprime l’opinion qui devient bientôt celle de tous : Jésus est le Messie (Mt 16,16 et parallèles). À l’approche de la passion, Simon-Pierre et ses compagnons vont devoir vivre une conversion radicale : ils vont se trouver en face d’un Messie en situation d’échec, ce qui était radicalement contraire à leur projet (« Va en arrière, Satan ! »). Nul doute que, le soir de la mort de Jésus, tous ceux qui avaient mis en lui leur espérance ruminaient leur déception, convaincus qu’ils s’étaient trompés.

Une nouvelle conviction naquit avec la résurrection. Ressuscité par Dieu, Jésus n’avait pas échoué, au contraire. Sa mort prenait sens alors qu’elle avait semblé la fin d’une espérance : elle était le sacrifice que lui-même avait offert pour nos péchés, délivrant les hommes d’un mal beaucoup plus pernicieux que l’occupation romaine. Son offrande avait été salvatrice, lui-même était sauveur et méritait bien de retrouver ce titre de Messie qu’on avait cessé de lui attribuer aux jours les plus sombres. Les premières communautés chrétiennes affirmèrent : ‘Christ est mort pour nos péchés. » C’est là une des plus anciennes confessions de foi qui aient été formulées sur Jésus le Messie. Saint Paul, qui la connaissait, la cite en abondance, parfois littéralement (1 Co 15,3), parfois sous une forme un peu différente : « Christ est mort pour nous alors que nous étions pécheurs » (Rm 5,8). Christ peut alors être employé pour désigner le Nazaréen ayant accompli la totalité de son itinéraire ; en toute certitude, lui seul était le Messie ; il n’y en avait pas d’autre possible. Le nom de Jésus n’avait même plus besoin de lui être associé pour qu’on sache de qui il s’agissait, encore que le nom double Jésus Christ ou Christ Jésus continuât d’être prononcé. Christos devint comme un second nom propre.

3. Jésus le Christ selon saint Matthieu

Cette longue évolution a déjà eu lieu lorsque les évangélistes rédigent leurs œuvres. Chaque auteur sait que ses lecteurs connaissent Jésus comme étant le Messie, et que Christos a pour eux toute la richesse de sens qu’on vient d’évoquer. Chacun peut alors utiliser le terme avec sa propre liberté d’auteur pour mettre en valeur tel aspect qu’il veut privilégier de la personne de Jésus.

Matthieu emploie le terme Christos 16 fois en tout, y compris l’utilisation qu’il en fait dans sa toute première phrase : 4 fois dans un passage où le parallèle de Marc l’emploie également, et 12 fois sans équivalent dans les parallèles[2]. Les emplois qui révèlent l’originalité du texte de Matthieu sont évidemment ceux qui n’ont pas de parallèle. Or, ceux-ci sont de deux sortes.

Une première série est associée au nom de Jésus. On trouve le nom propre composé Jésus Christ, d’abord au tout début du livre pour donner sa « genèse » (Mt 1,1), puis une autre fois pour ouvrir la scène de l’annonce à Joseph que l’évangéliste appelle également « genèse de Jésus Christ » (Mt 1,18) ; Christ est encore joint à Jésus dans l’expression curieuse « Jésus qu’on appelle Christ », qui figure en conclusion de la généalogie, après la liste de tous les ancêtres de Joseph (Mt 1,16), et dans la bouche de Pilate, lorsque la foule est invitée à choisir entre Jésus de Nazareth et Jésus Barabbas (Mt 22,17.22).

Ces cinq emplois ont ceci en commun qu’ils placent Jésus en rapport avec ses origines. Ainsi, en araméen, Barabbas signifie fils d’Abbas ; c’était la coutume de préciser, en nommant quelqu’un, qui était son père, surtout lorsqu’il s’agissait de distinguer deux personnes portant le même nom. On en a de nombreux exemples dans le N.T. Pour ce qui concerne Jésus, la tradition primitive a évité, en raison du mystère de ses origines, de donner une telle précision ; aucun texte représentatif de la foi de l’Église apostolique n’appelle Jésus « fils de Joseph ». Donc, quand l’évangéliste met en scène Pilate demandant aux juifs ce qu’il doit faire de Jésus, il le nomme : « Jésus qu’on appelle Christ ». On a vu que Matthieu lui-même emploie cette expression à la fin de la généalogie qui est, en termes génétiques, une généalogie de Joseph et non pas de Jésus : « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus qu’on appelle Christ » (Mt 1,16). Les termes « qu’on appelle Christ » tiennent donc, dans les trois cas, la place du père que l’on ne peut nommer. Il est alors tout à fait remarquable que les deux emplois du double nom Jésus Christ soient mis, l’un et l’autre, en rapport avec la genèse du fils de Marie. De cette manière, le terme Christos associé au nom de Jésus relie étroitement son identité humaine à sa mission de sauveur.

La seconde série d’occurrences de Christos chez Matthieu sans parallèle dans les autres évangiles correspond à une liste où le terme est employé soit avec l’article défini (ho Christos) soit au vocatif (Christe). La meilleure traduction française est alors non pas « le Christ » au sens d’un titre personnel, mais « le Messie », au sens d’un titre de fonction, plus exactement de mission. Matthieu veut alors affirmer implicitement que Jésus est bien le Messie attendu par les juifs, et que sa venue est un événement qui fait date dans l’histoire au même titre et plus encore que bien des moments marquants de la révélation biblique. Le plus caractéristique dans ce sens est l’emploi de la fin de la généalogie (Mt 1,17), où l’évangéliste fait le compte des générations qui se sont écoulées depuis Abraham : « Le nombre total des générations est donc : quatorze d’Abraham à David, quatorze de David à la déportation de Babylone, quatorze de la déportation de Babylone au Messie. » En s’exprimant ainsi, Matthieu veut montrer que Jésus, en accomplissant sa mission de Messie, a marqué l’histoire au même titre que le règne de David ou l’Exil. Sa vie est tout autre chose qu’un événement ponctuel et sans lendemain.

Et, comme s’il fallait une confirmation à la dimension historique de l’événement, c’est au moment où il est reconnu par Simon-Pierre comme le Messie que Jésus annonce la fondation de l’Église, autre événement que l’évangéliste considère comme majeur dans l’histoire du monde. Dans ses lettres, saint Paul parle souvent de l’Église, tantôt au sens de communautés chrétiennes, en les nommant « les Églises du Christ (ou du Messie) » (Rm 16,16), tantôt comme une Ekklèsia unique (1 Co 12,28 ; 15,9). Les lettres aux Colossiens et Éphésiens développeront cette figure de l’Église comme communauté unique et unie. Matthieu rattache aussi l’Église au Christ (ou au Messie), mais il emploie le mot Église au singulier, ce qui comporte une dimension polémique. Il ne faut en effet pas oublier que le terme grec pour désigner l’Église, ekklèsia, évoque pour tout lecteur juif l’assemblée du peuple élu. Ainsi la nomme la Septante, la traduction grecque de la Bible, davantage utilisée par Paul et les évangélistes que les versions hébraïques. Pour Matthieu, le peuple juif a rejeté son Messie, rejet que soulignent les coups et les crachats des autorités juives perdant toute dignité pour brutaliser celui qu’elles viennent de condamner : « Fais le prophète, Messie : qui t’a frappé ? » (Mt 26,28).

Pour Matthieu, Jésus le Messie s’est vu contraint de prendre ses distances par rapport à son peuple et de constituer sans Israël sa propre "assemblée", ainsi que le montre la structure du récit de la confession de Pierre, où le mot ekklèsia apparaît chez Matthieu pour la première fois (Mt 16,16-20) :

- Pierre dit à Jésus : Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant

         - Jésus dit à Pierre : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église.

- Ne dire à personne qu’il était le Messie.

Pour Matthieu, c’est bien l’Église du Messie dont la fondation est annoncée, l’Église universelle destinée à couvrir la totalité des nations habitées une fois que la mort et la résurrection de Jésus auront fait éclater les frontières du monde juif (Mt 28, 16-20).

 

En écrivant de Jésus qu’il est Christos, Matthieu le désigne par ses origines et par l’histoire du peuple d’Israël auquel il appartient. Le terme exprime, si l’on peut dire, les racines de Jésus. Mais est aussi l’expression de son avenir historique, de sa visibilité jusqu’à la fin des temps, grâce à l’Église du Christ fondée sur le premier des apôtres, contre laquelle sont impuissantes les forces de la mort.

4.Un Messie qui se cache...

Chez Matthieu comme chez Marc et Luc, le Christ s'efforce de limiter au maximum sa renommée. Visiblement, il ne veut pas être reconnu comme un faiseur de prodiges, guérissant à tour de bras et chassant les esprits mauvais aussi facilement qu'on éloigne un chien dangereux. C'est un fait qui nous intrigue énormément et pour lequel les exégètes ne semblent pas nous fournir d'explication décisive. Mais elle intriguait encore davantage ceux qui, parmi les disciples ou sympathisants de Jésus, attendaient de lui une intervention énergique et pourquoi pas militaire.

D'une certaine manière, Matthieu a proposé une interprétation. Mais elle reste temporaire, au sens où elle confirme l'option faite par Jésus en rapport avec son autorité mais sans nous expliquer pourquoi un tel comportement était opportun.

L'explication se trouve au chapitre 12, vv. 15 à 21:

« Beaucoup le suivirent et il les guérit tous et il leur enjoignit de ne pas le faire connaître, pour que s'accomplît l'oracle d'Isaïe le prophète : ‘Voici mon Serviteur que j'ai choisi, mon Bien-aimé qui a toute ma faveur. Je placerai sur lui mon Esprit et il annoncera le Droit aux nations. Il ne fera point de querelles ni de cris et nul n'entendra sa voix sur les grands chemins. Le roseau froissé, il ne le brisera pas, et la mèche fumante, il ne l'éteindra pas, jusqu'à ce qu'il ait mené le Droit au triomphe : en son nom les nations mettront leur espérance’ »

Oui, nous dit Matthieu, Jésus de Nazareth limitait sa renommée PARCE QU'il était ce Serviteur de Dieu annoncé par le prophète Isaïe (Is 42, 1-9 -- il s'agit du 2ème des quatre "Chants du Servieur") et que, toujours selon le prophète, ce Serviteur DEVAIT exercer une mission discrète, annoncer le Droit de façon douce, sans réprimander sévèrement, voire exclure, ceux (il s'agit des nations païennes) qui n'étaient pas en mesure d'entrer énergiquement dans l'Alliance sainte.

La Parole de Dieu en Jésus se fraie son chemin d'elle-même, portée par une force de conviction interne et trouvant bon gré mal gré des auditeurs heureux de l'accueillir et de lui permettre d'étendre toute sa fécondité. Force de conviction ne signifie chez Jésus ni violence verbale, ni pugilat ou confrontation par le moyen de provocations irrespectueuses, à la manière de celui qui veut faire passer ses idées et se faire remarquer en suscitant l'irritation, sous forme de querelles.

 

Ce dossier est largement inspiré du chapitre qui est consacré au titre de Jésus le Christ par M. Quesnel dans son ouvrage: Jésus-Christ selon saint Matthieu, (Coll. Jésus et Jésus-Christ), Desclée, Paris, 1991, p. 17-23.

 

[1] Bien qu’elle soit présentée comme étant reçue par Aaron en Ex 29,7, l’onction du grand prêtre n’exista qu’après l’Exil, à l’époque où le grand prêtre avait reçu la plupart des prérogatives royales. Rédigée après l’Exil, la fin du livre de l’Exode reflète les coutumes pratiquées au moment de sa rédaction.

[2] Références avec parallèles chez Mc : Mt 16,16 ; 22,42 ; 24,23 ; 26,63. Références propres à Mt : Mt 1,1.16.17.18 ; 2,4 ; 11,2 ; 16,20 ; 23,10 ; 24,5 ; 26,68 ; 27,17.22.

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