Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Biblissimo

Biblissimo

Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Pour mieux lire 1 Co 1 - 4

Publié par Biblissimo sur 9 Novembre 2009, 17:03pm

Catégories : #Corpus paulinien

La première partie de la première Lettre aux Corinthiens (1,18 – 4,20) est célèbre. Elle se présente comme une puissante réplique à toute tentation de division. Paul s'y exprime en courts paragraphes incisifs mais profonds, développant une argumentation qui vient de loin et conduit loin. Le tout dans un style vif qui touche au coeur.
Cependant, l'étude de l'articulation de la pensée se révèle ardue.
Je propose ici les résultats d'une analyse exégétique alliant analyses lexicale, rhétorique et théologique.

Introduction

Lorsqu’en l’an 55 (environ) Paul rédige la Première lettre aux Corinthiens[1], depuis la grande métropole d’Éphèse, de l’autre côté de la Mer Égée, cela fait six ans qu’une communauté est née et s’est développée à Corinthe, centre administratif et commercial de l’Achaïe romaine. Paul en est le fondateur ; plus encore, il en est l’apôtre officiel et le père.

Visiblement, la communauté s’est accrue en nombre au-delà de toute espérance. De fait, on apprendra dans cette Première lettre que les charismes sont abondants et que les participants aux repas hebdomadaires (avec célébration de l’Eucharistie) sont nombreux. Il y a beaucoup de vitalité, de générosité. Il n’est alors pas étonnant que des chrétiens soient venus d’ailleurs pour encourager et former la communauté de Corinthe.

« La communauté » de Corinthe. Dans la pratique, il faut plutôt se représenter des communautés. Le nombre des convertis et des baptisés est tel qu’aucune villa privée ne peut les accueillir tous. On doit donc se répartir chez différentes personnes, en fonction de la capacité d’accueil des logements. On va normalement dans la villa la plus proche, la villa d’un frère ayant les moyens d’offrir l’espace de sa cour intérieure et une collation aux participants de la prière du samedi soir. À moins que…

Justement, le problème vient de cet éclatement des regroupements. On informe Paul que les frères ne se rendent pas seulement dans la villa qui se trouve à proximité. Nombreux se sont laissés attirer par des considérations qui risquent de créer la division. Et elles sont peut-être déjà créées…

C’est comme s’il y avait, pour prendre les trois noms qu’on nous indique en 1, 12, trois groupes. Un premier groupe est constitué des baptisés attachés à Paul leur fondateur, leur père ; un autre groupe se réunit autour de la prédication brillante et argumentée d’Apollos ; un autre groupe rassemble ceux qui tiennent aux options représentées par Pierre (ou Képhas), encore attachées aux principes du judaïsme. Quant à ceux qui se réclament du Christ, on aime les identifier – avec un peu d’humour ou d’ironie – aux croyants en grippe contre toute forme d’institution ecclésiale… Et ces appartenances sont aussi en rapport avec le fait d’avoir été baptisé par l’un ou l’autre.

Avec cet arrière-fond, on comprend mieux le problème dont Paul est informé par « les gens de Chloé » (1,9-10) :

Je vous en prie, frères, par le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, ayez tous même langage ; qu'il n'y ait point parmi vous de divisions ; soyez étroitement unis dans le même esprit et dans la même pensée. En effet, mes frères, il m'a été signalé à votre sujet par les gens de Chloé qu'il y a parmi vous des discordes. J'entends par là que chacun de vous dit : "Moi, je suis à Paul." – "Et moi, à Apollos." – "Et moi, à Képhas." – "Et moi, au Christ."

C’est le premier point qu’il va aborder en rédigeant la lettre de réponse qu’il confiera à la petite ambassade. Comment restaurer la communion entre tous ces groupes pour qu’ils ne forment qu’une seule église malgré les différences inévitables de prédicateurs, d’hôtes, de tendances, etc. ? La réponse de Paul sera dense, vivante, vigoureuse, à la fois tendre et sévère.

Et justement du fait de ces caractéristiques du style de Paul, elle est d’une lecture difficile. C’est le but de ce document que de guider le lecteur, presque pas à pas, dans la compréhension de cette extraordinaire théologie de la communion ecclésiale que nous livre l’apôtre Paul.

 

1. À la recherche d’un plan

La première partie de la première Lettre aux Corinthiens (1,18 – 4,21) est célèbre. Paul y parle avec vigueur et les sujets qu’il aborde touchent à des points essentiels pour la vie de l’Église et la fidélité à l’Évangile. Le dialogue est très serré ; il est pressant ! Il veut être convaincant et impressionnant !

Suite aux informations qui lui sont parvenues, Paul veut donner des indications pressantes pour résoudre le risque de division à l’intérieur de l’Église de Corinthe. Il le fait dans la perspective générale d’une exhortation : « Je vous exhorte, frères, par le nom de notre Seigneur Jésus-Christ… » (1,10). La Bible de Jérusalem traduit le verbe parakalô : « Je vous en prie… », ce qui est un peu différent, réducteur.

Les considérations théologiques, d’une rare profondeur, mais pas toujours faciles à comprendre et à situer, tournent autour de la triple argumentation développée dans les ch. 1 à 3 pour établir les éléments essentiels qui garantissent l’unité des communautés, non seulement dans le cadre de Corinthe mais aussi dans toute ville où les baptisés se rassemblent en plusieurs lieux.

S’il est assez facile de repérer les principales affirmations de Paul dans cette section, ce n’est pas du tout évident de comprendre comment elles sont articulées entre elles. Nous proposons ici deux types d’interprétation complémentaires et éprouvées.

 

1.1 Analyse lexicale

La première analyse consiste à chercher la répartition des termes relevant du même champ lexical. Cette méthode, accessible à tous, est excellente pour qui veut s’approprier le texte. Elle est parfaitement adaptée au langage de Paul, précis et savamment construit. Elle comporte trois temps.

Il faut tout d’abord établir la répartition du vocabulaire en se concentrant sur les trois thèmes suivants : 1/ le thème sagesse, puissance et parole, avec leurs opposés (faiblesse et folie) ; 2/ le thème du ministère apostolique ; 3/ le thème de la révélation et du discernement. On repère alors les termes et expressions qui correspondent à chacun de ces thèmes.

Dans un deuxième temps, on met en évidence les relations successives entre les différents « acteurs » ou personnages, présents ou absents, mentionnés et jouant un rôle dans le développement de la pensée. Quand l’auteur parle de lui, ce sera « Je » ; les Corinthiens, « vous » ; Paul et les Corinthiens, « nous » ; etc. Il faut reconnaître que Paul passe sans prévenir d’une relation à une autre (on appelle cela des "disruptions").

Dans un troisième temps, on note le mode utilisé par Paul dans son langage : mode impératif (s’il donne un ordre, un commandement) ; mode exhortatif ; mode d’explication (s’il énonce des causes ou s’il constate des faits qui servent à la résolution du problème discuté)…

Il se trouve que le résultat parle de lui-même : on met en évidence des sections homogènes dans le vocabulaire, les relations entre les acteurs et la perspective. Le plan de la première partie devient facile à dégager.

Voici le tableau récapitulatif :

 

 

/

Versets

Vocabulaire (dans l’ordre décroissant d’importance)

Acteurs

Perspectives

et transitions

A

1, 10-17a

Formules d’appartenance (à apôtre, à Christ)

Baptême

Verbes du « parler »

Je – vous

Défense

B1

17b-25

Oppositions parallèles Sagesse/Folie et Puissance/Faiblesse

Thème désigné par la suite en "thème Sagesse"

Dieu – nous

6 fois "car"

B2

26-31

Idem

Vous

Impératif

1 x "car", 2 x "afin de"

B3

2, 1-5

Continuation du "thème Sagesse"

Verbes du jugement et du dire (désignés par ‘JD’)

Je – vous

1x "afin de"

B4

6-9

Continuation du "thème Sagesse"

Continuation de ‘JD’

Mais négation de la connaissance (mystérion)

Glissement nous – Dieu

1 x "car"

B5

10-16

"Pneuma" opposé à "Anthrôpos"

Continuation ‘JD’

A la fin : "Thème Sagesse"

Glissement

Dieu – nous

"Car"

B6

3, 1-4

Continuation opposition "Pneuma – anthrôpos"

Formules d’appartenance

Verbes du « parler »

Vous – je

Inter. rhétorique

C1

5-17

"Thème ministère" (ouvrier, ouvrage)

Thème ‘JD’

Complexe

Enseignement

C2

18-21a

"Thème Sagesse"

(allusions à ‘JD’ puis à "Pneuma-anthr.")

Quelqu’un

vous

Défense (2 fois)

C3

21b-23

Formules d’appartenance à une personne

Vous - autres

"Car"

D1

4, 1-5

On retrouve les champs lexicaux précédents

Exemplarité

Vous – je

Impératif

D2

6-13

‘JD’ (accusation d’orgueil)

"Thème Sagesse"

Appel au pathos (émotion)

Exemplarité

Vous

Je

Enseignement

D3

14-21

Appel au pathos

‘JD’ (accusation d’orgueil)

On retrouve les champs lexicaux précédents

 

Exhortation

Impératif

 

 

1.2 De quoi s’agit-il ?

Une parole qui suscite la division, une sagesse opposée à la folie, une puissance liée à des signes, des Grecs et des Juifs en attente de quelque chose… Comment comprendre cela ?

Paul utilise le terme de « logos », qui veut dire parole. Mais il est évident qu’il s’agit d’une parole qui transmet un message extrêmement fort. Ce n’est pas un simple échange d’informations mais la transmission, sous forme de prédication, d’une Bonne nouvelle accompagnée de son interprétation de sorte qu’elle soit reçue, si possible, comme Parole de Dieu.

Le terme de « Sagesse » est assez facile à comprendre. Il caractérise la pensée grecque, mais aussi la tradition juive. Il est compréhensible par les Grecs et par les Juifs, ce qui est très intéressant pour Paul puisque les Corinthiens appartiennent à la sphère géographique de la Grèce et que les communautés chrétiennes sont composés de baptisés provenant soit du milieu païen gréco-romain, soit du monde juif. Mais ce n’est pas tout. Car la prédication apostolique primitive avait assez vite identifié le Christ avec la Sagesse préexistante devinée par la tradition juive et rabbinique dans la ligne de certains passages des livres de l’Ecclésiastique, des Proverbes et de la Sagesse de Salomon, tous plus ou moins reliés à la figure d’Adam dans les premiers chapitres de la Genèse. C’est à cela que Paul fait allusion quand il dit, en 1,24, que le Christ est « Sagesse de Dieu ».

Le terme de « folie » mérite une explication. Les Grecs distinguaient deux types de folie : celle de l’hystérie (en grec, mania), qui correspond à une perte permanente ou momentanée de la rationalité ; et celle de l’homme stupide, qui ne comprend pas ce qu’il dit ou fait semblant de ne pas comprendre (en grec, comme ici, môria).

Quant aux « signes » qu’exigent les Juifs pour pouvoir accueillir favorablement l’Évangile, il s’agit des démonstrations de puissance venant corroborer les déclarations des témoins du Christ. De même qu’il a confessé le Christ « Sagesse de Dieu » (1,24), Paul, en 2,8, le présente aux Corinthiens comme « Seigneur de la Gloire », formule extrêmement forte quand on la lit dans la tradition vétérotestamentaire, c’est-à-dire comme normalement réservée à Dieu…

La complémentarité Sagesse – Puissance résume extrêmement bien la prédication apostolique ! Plus loin (ch. 12 et 14), Paul reprendra le rôle des signes dans la communauté chrétienne : les charismes, abondants. Les charismes sont des signes puissants donnés par Dieu pour ouvrir la communauté à l’action de l’Esprit.

La double opposition entre Sagesse et folie d’une part et Puissance et faiblesse d’autre part permet au discours de Paul de souligner le drame lié à la prédication apostolique : la même « parole » peut être comprise de manière totalement opposée ! Pourquoi ? Comment se fait-il que certains se laissent convaincre par la figure du Crucifié et Ressuscité tandis que d’autres sont scandalisés ?

Cette insistance sur la parole, la proclamation et l’interprétation de l’événement de la mort en croix et de la résurrection du Fils de Dieu a un sens dans le cadre de la rédaction de cette partie de 1 Co : quand on prend en considération l’ensemble des chapitres 1 à 4, on se rend bien compte que Paul y vise la prédication de certains visiteurs de la communauté et la manière dont elle fascine l’esprit des Corinthiens au point que certains s’attachent fortement à leur personne. D’où vient cette fascination ? Si elle est engendrée par les qualités oratoires supérieures (« le prestige de la parole et de la sagesse » – 2,1) et des explications qui satisfont la raison (la sagesse) humaine, alors elle est mauvaise ! Si elle masque la réalité de la Croix, elle est trompeuse ! Les mots de Paul n’accordent aucune justification à cette fascination et aux conséquences désastreuses qu’elle a commencé à entraîner : la formation de partis.

 

1.3 Analyse rhétorique

Une autre méthode va affiner l’étude du plan. On l’appelle « analyse rhétorique » parce qu’elle s’appuie sur les règles de la rhétorique gréco-romaine, très utilisées au temps de Paul. Cette méthode est nouvelle car c’est depuis peu que l’on s’est rendu compte que Paul les connaissait et les a appliquées, surtout en 1 Co, Galates et Romains.

Nous ne pouvons pas présenter ici cette méthode. Je ne peux qu’en donner les résultats et les commenter. Je garde les dénominations latines pour mieux faire apparaître les termes techniques ; puisqu’ils correspondent bien aux termes français, tous sont en mesure de les comprendre.

 

1.3.1 Plan selon l’analyse rhétorique

1,10-15 : Expositio (=présentation des faits)

1,16-17 : Propositio : La mission de Paul (A) selon la vraie sagesse (B)

1,18-19 : Sub-propositio : une sagesse définie par un dessein de salut "révolutionnaire"…

1,20 – 3,4 : Narratio (reprend thème B) : Double proclamation de foi (Sagesse et puissance de Dieu dans le mystère de la croix ; don de l’Esprit de révélation) ; 3,1-4 joue le rôle de transitio sous mode d’applicatio aux destinataires.

3,5-17 : Probatio : la mission et les responsabilités des apôtres face au Christ et à la communauté (reprend thème A) ; 16-17 : applicatio, avec interrogation rhétorique (interpelle les destinataires), à la communauté chrétienne, définie comme Temple de Dieu

3,18-23 : Peroratio de la narratio, en deux temps : peroratio du thème de la Sagesse (v. 18-20) puis peroratio de la probatio (v. 21-23).

4,1-13 : Applicatio (1-5 : de A ; 6-13 : de B) ; appel au pathos

4,14-21 : Peroratio globale ; appel au pathos

 

1.3.2 Commentaire : l’articulation de la pensée

Paul ne tarde pas à aborder de front le problème de la division dans la communauté. Visiblement, c’est urgent ! Il n’y a pas de temps à perdre ! Plus urgent que les questions de morale sexuelle et familiale et les interrogations sur la manière dont on ressuscitera… Les versets 10 à 16 du ch. 1 remplissent donc bien la fonction de l’expositio.

Comme on l’a dit au début, les Corinthiens se réclament de différents apôtres jusqu’à se regrouper en partis plus ou moins séparés les uns des autres. Phénomène bien connu partout et toujours ! Les historiens font savoir que, dans le milieu gréco-romain de l’époque de Paul, les gens se regroupaient parfois en « thiases », sortes de confréries liées à des sanctuaires ou organisées en vue d’œuvres sociales. Cela deviendra courant au Moyen-âge, que ce soit pour accompagner le deuil et les funérailles ou pour assister les malades ou encore honorer un saint ou un sanctuaire. Cependant, dans le cadre de la communauté corinthienne, il ne s’agissait pas de s’organiser pour une bonne œuvre ! Mais pour la gloire de certains…

Nous avons ensuite identifié en 1,17 la propositio de tout le discours de Paul. C’est donc un verset extrêmement important pour organiser le reste du discours. Cela est encore plus visible quand on constate que la phrase contient deux affirmations reliées logiquement l’une à l’autre, la seconde explicitant la première, et que ces deux affirmations seront expliquées successivement, mais en ordre inverse :

Le Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’Évangile (A), et cela sans la sagesse de la parole [logos], pour que ne soit pas réduite à néant la croix du Christ (B).

(A) définit le ministère de Paul : être envoyé, baptiser (nié), annoncer ; (B) précise une condition essentielle : sauvegarder la croix du Christ comme critère de l’authentique sagesse. Or, notre analyse lexicale a précisément mis en évidence que les versets qui suivent (de 1,18 jusqu’à 3,4) contiennent le champ lexical de la Sagesse (prolongé par celui de la révélation) : Paul va donc justifier le thème B en premier ; puis, dans la section 3,5-23, il traitera le thème A. Quelle précision !

Quelle est l’articulation du raisonnement de Paul dans la première section, 1,18 – 3,4 ? Comment s’organisent les différents paragraphes que l’analyse lexicale a mis en évidence ? Comment relier entre eux les sept conjonctions ou pronoms exprimant la causalité (6 « car » et 1 « puisque ») ou la finalité (« afin que ») qui rendent l’argumentation extrêmement serrée ?

« Car le Christ ne m’a pas envoyé baptiser… » (v. 17) ;

« Car la parole de la croix… » (v. 18) ;

« Car il est écrit… » (v. 19) ;

« Car c’est par la folie du message… » et « Puisque le monde n’a pas connu la sagesse de Dieu » (le v. 21 contient deux explications imbriquées l’une dans l’autre !) ;

« Car ce qui est folie de Dieu… » (v. 25) ;

« Car c’est par Dieu que vous êtes dans le Christ Jésus » (v. 30).

Il faut ajouter les deux propositions finales successives en fin de section : « afin qu’aucune chair n’aille se glorifier… » (v. 29) et « afin que celui qui se glorifie… » (v. 31).

 

Immédiatement après avoir énoncé la "thèse" et pour introduire à sa narratio, Paul sent le besoin de rebondir sur la deuxième partie de la phrase, celle qui relie parole et croix du Christ :

Car la parole [logos] de la croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu (v. 18).

En analyse rhétorique, cette phrase correspond bien à une sub-propositio, développant le thème de la deuxième partie de la propositio (B). C’est une affirmation incroyablement paradoxale, une de ces déclarations que Paul aime particulièrement ! Et la suite va la formuler de diverses manières, en recourant même aux Écritures. C’est comme si Paul disait : le but du ministère de l’apôtre est de « faire parler » la Croix du Christ, de la rendre éloquente de sorte qu’elle apparaisse le véritable fondement de la sagesse selon le plan de Dieu. C’est ce qu’il a fait lui-même, Paul. Or, il a constaté que cette prédication engendre une séparation parmi les auditeurs : il y a ceux qui considèrent qu’elle est « folie » et ceux qui y voient une nouvelle forme de puissance de Dieu. Les uns vont à leur perte ; les autres accueillent le salut.

Pour justifier sa double thèse, Paul va d’abord faire un constat (la narratio), lui aussi double : tout d’abord, il rappelle que, depuis l’événement de la croix de son Fils, la sagesse et la puissance de Dieu doivent être radicalement réinterprétées. Puis Paul sent la nécessité de justifier l’audace de ses propos en recourant au rôle de l’Esprit Saint et en avertissant les destinataires que seuls sont en mesure de recevoir cette révélation ceux qui obéissent à l’Esprit et non à la chair. Le constat concernant la nouvelle manière pour Dieu d’être sage et puissant est le principal ; le second vient à son secours en justifiant la crédibilité de son témoin. Les propos en effet, sont tellement inouïs qu’il faut mentionner une autorité capable de les garantir ! Cette autorité, c’est l’Esprit Saint, présenté dans sa fonction de témoin authentique de la Vérité dans ce qu’elle a de plus profond, c’est-à-dire celle qui provient de l’intimité de Dieu.

La première partie de la narratio (v. 1,18 – 2,5) vise à définir la prédication de l’Évangile en fonction de la sagesse et de la puissance de la croix du Christ. Dans un premier temps, Paul doit définir cette sagesse ; puis il montre comment la composition des communautés de Corinthe, significative du choix de Dieu, correspond bien à cette sagesse : la grande majorité sont des « prolétaires » (v. 26-31). Enfin, Paul donne en exemple sa propre manière de prêcher l’Évangile en accord avec la sagesse de la Croix (2,1-5).

La deuxième partie de la narratio reprend la définition de la sagesse, mais du point de vue de l’autorité qui la garantit, à savoir Dieu lui-même par le moyen d’une révélation de l’Esprit Saint (2,6 – 3,4).

Mais Paul associe à cette affirmation un avertissement : pour bénéficier de cette révélation « pneumatique », il faut être soi-même un « homme pneumatique » (2,12-16). L’avertissement s’achève avec une citation scripturaire, appliquée aussitôt au cas de Paul et de ses compagnons : « Nous l’avons, nous, la pensée (noûs) du Seigneur ! » (2,16). Est-ce un constat prétentieux ? Faut-il accuser Paul de s’attribuer des mérites exagérés ?

Dans le début du ch. 3 (v. 1-4), le vocabulaire prolonge celui du paragraphe précédent : distinction entre facultés humaines. Les Corinthiens, fait remarquer Paul, n’ont même pas le niveau de sagesse « psychique » ! Leur jugement ne dépasse pas encore le niveau de « la chair », au sens de condition humaine de faiblesse ; ils sont comme des enfants non encore sevrés ! Ce constat décevant permet à Paul de faire rebondir sa pensée. En effet, en rappelant pourquoi il ose qualifier ainsi ses destinataires, il remet sur la table la question de départ, reprenant les mêmes formules d’appartenance par lesquelles, dans l’exordium, il avait présenté la situation dramatique de la communauté : « Vous dites : je suis à Paul ; je suis à Apollos… » (3,4). C’est le moment pour lui de passer de l’explication de ce qu’est la véritable Sagesse divine (thème B) à celle du rôle des apôtres (thème A). Ces versets 1 à 4 du ch. 3 sont donc à la fois une applicatio et une transitio.

 

Dans les versets 5 à 17 du ch. 3, il en vient à la probatio, raisonnement assez simple (par rapport à ce qui a précédé !) visant à définir le rôle des apôtres. Le cas de Paul et d’Apollos sert d’exemple ; la pensée se base sur un principe fondamental, celui qui définit l’apostre comme un serviteur (« diakonos – diacre ») sous l’autorité du Christ, et sur un constat, la manière dont Paul et Apollos ont exercé ce ministère de service.

Les versets 16-17 sont un retour au dialogue direct (peroratio) avec les destinataires (vous – Dieu – quelqu’un). Paul les interpelle (interrogation rhétorique : « Ne savez-vous pas… ? ») et leur applique (applicatio) l’image qui lui a servi à définir son ministère, celle du Temple à édifier : « Vous êtes le Temple de Dieu ».

À l’issue de la probatio, Paul reprend le style de l’exhortation, plus précisément sous forme de défenses sévères (v. 18-23). En rhétorique, cela correspond à la peroratio. On peut y voir aussi une conclusion de l’un et l’autre thèmes successivement abordés : celui de la Sagesse (thème A) et celui du rôle des apôtres (thème B).

 

Enfin, vient le long ch. 4, exhortation dans laquelle se mêlent explications, appels au pathos (l’émotion), formules ironiques, exhortations. C’est une manière pour Paul de passer à l’applicatio. Il applique aux relations entre lui et la communauté Corinthienne ce qu’il a démontré dans les trois chapitres précédant.

 

2. L’utilisation de l’Écriture

Affirmer que la Sagesse divine s’est désormais manifestée dans la croix du Christ ne va pas de soi ! Ni pour des Grecs, ni pour des Juifs. Le témoignage, la conviction et l’autorité ecclésiale de Paul ne suffisent pas pour faire passer un message aussi révolutionnaire ! Il semble donc nécessaire à Paul de s’appuyer sur l’Écriture. Il le fait à trois occasions.

Nous nous contenterons de donner les références des textes auxquels Paul fait allusion. En bonne méthodologie, il faut utiliser la version des Septante (traduction en langue grecque de la Bible hébraïque, composée entre le deuxième et le premier siècles avant J.C.).

 

1,19-20 : Is 29,14 ; Ps 33,10 ; Is 19,11s ; Is 33,18 ; Is 44,25 ; Jb 12,17.

1,31 : Jr 9,22-23 (On retrouve cette citation en 2 Co 10,17. Sur le thème de l’autoglorification des hommes ou des baptisés, voir aussi Rm 5,11 ; Ga 6,14 ; Ph 3,3).

2,9 : Apocalypse d’Élie ? Is 64,3 ; Is 52,15 ; Is 65,16 ; Jr 3,16 ; Si 1,9-10 ; Ba 3,14.

2,16 : Is 40,13 (noter l’équivalence entre noûs et esprit, les deux termes étant utilisés ensemble dans la section 2,6-21).

3,19b : Jb 5,12-13 ; Ps 94,11.

 

3. La communion ecclésiale en 1 Co 1 – 4

Il faut souligner l’audace exceptionnelle de Paul. Et cela dans les trois étapes de son argumentation.

 

3.1 Trois garanties pour l’unité

En réfléchissant, on se rend compte que ces trois étapes de l’argumentation paulinienne sont judicieuses et permettent de dégager trois garanties pour la permanence de la communion ecclésiale : une théologie fondée sur la Croix du Christ ; la capacité d’écouter l’Esprit Saint ; l’accueil du ministère apostolique.

En effet :

1/ Placer la Croix au cœur du message et de la vie ecclésiale rend vaine toute tentative d’exalter la compétence oratoire ou la recherche du merveilleux ;

2/ Puisque la mission et la vie de l’Église sont fondées sur la mission propre du Christ, il n’y a de communion que dans la mesure où tous les membres sont réellement à l’écoute de l’Esprit Saint, seul capable de révéler « le mystère » du Christ ;

3/ Le rôle de l’autorité apostolique est irremplaçable du moment qu’il s’exerce en conformité avec la sagesse de Dieu.

Autrement dit :

1/ La sagesse et la puissance de Dieu ont été révélées dans la folie du message de la Croix et la faiblesse du Crucifié (1, 18 – 2, 5) ; on retrouve ici un trait très étonnant de la pensée de Paul : la centralité de la Croix, contemporaine de sa conversion.

2/ Qu’est-ce qui donne autorité à ceux qui prêchent la Croix ? Tout simplement une révélation de l’Esprit Saint, qui sonde les profondeurs de Dieu, et accordé à ceux qui ne se contentent pas de réfléchir selon les critères humains mais sont ouverts au Pneuma divin (2,6 – 3,4) ;

3/ Le rôle des apôtres, « collaborateurs de Dieu » (3,9), est secondaire par rapport à celui du Christ, mais indispensable. Pour le comprendre, Paul reprend deux images courantes dans la prédication des premiers chrétiens, celles de la plante qui grandit d’elle-même (l’apôtre doit seulement l’arroser – allusion au baptême ?) et de la maison qui "grandit" par la sagesse de l’architecte (= apôtre) et l’effort des maçons. En fait, il s’agit précisément d’une maison pour Dieu, d’un Temple (3,5-23).

 

3.2 Le « Logos de la croix »

Telle que la lettre se présente à nous, il semble bien que Paul ne dénonce pas chez ses frères prédicateurs de Corinthe des hérésies, des déviations graves dans l’ordre du contenu de la doctrine. Dans la jeunesse des communautés (vous êtes des enfants ! leur lance-t-il au début du ch. 3), ce n’est pas encore le danger qu’évoqueront les Lettres aux Colossiens, aux Éphésiens et les Pastorales. Et on ne perçoit pas encore les tensions avec le mouvement judaïsant mises en pleine évidence dans la lettre aux Galates.

Les prédications visées par Paul ont comme seul défaut celui de conduire à « vider » la croix du Christ. Elles ne nient pas le fait de cette croix et le rôle rédempteur de la mort du Christ, mais négligent de lui donner toute sa place. En insistant sur la situation glorieuse du Christ ressuscité, sur son statut de Seigneur, on risque de considérer la crucifixion comme une parenthèse, un passage nécessaire, certes, mais qu’on laisse derrière soi quand on est passé à l’étape suivante. Cela est inacceptable pour Paul ; c’est une trahison parce qu’une telle négligence dénature radicalement la Sagesse divine et la manière dont Dieu veut être puissant dans le Christ et non dans les discours et les raisonnements.

 

3.2.1 Le sens de la formule logos de la croix

L’expression de 1 Co 1,18 : « Le logos de la croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu » mérite qu’on s’y arrête. C’est une expression aussi paradoxale que dense !

Les traductions de la Bible de Jérusalem et de la TOB rendent logos par « langage » ; ce n’est pas faux, mais cela réduit considérablement la densité du terme grec. Le terme ‘logos’ désigne bien sûr la parole, le discours, ce que nous disons par le moyen d’un langage ; mais son usage dans la langue grecque ne sépare pas, à la différence de nos langues modernes, la ‘parole’ de la ‘pensée’ qui la produit – normalement. Ainsi, ‘logos’ peut être parfois traduit par ‘raison’, au sens de la « raison » pour laquelle nous affirmons quelque chose.

 

3.2.2 Le paradoxe fondamental de la prédication chrétienne

Étant une sub-propositio, on doit comprendre le verset 18 par les versets qui suivent, jusqu’au v. 25, qui en sont une explicitation. Or, Paul y présente avec une audace folle le paradoxe le plus incroyable de la littérature religieuse, un paradoxe qui est le fondement même de toute la foi chrétienne.

En fait, Paul veut définir ce qu’est la prédication chrétienne authentique face aux discours brillants des orateurs de passage, face à l’éloquence de certains prédicateurs en visite à Corinthe. Cette prédication doit être en cohérence parfaite avec ce qui constitue le centre de l’Évangile.

Quel est le contenu de la prédication ? La clef se trouve au v. 23. Paul y affirme : « Nous proclamons le Christ ». La prédication chrétienne consiste donc à annoncer quelqu’un : le Christ. Mais qu’est-ce qui est caractéristique de ce Christ ? Qu’il ait instauré un nouveau système philosophique ? Qu’il ait dévoilé les secrets concernant le dessein de salut du Dieu créateur ? Non. Ce qui caractérise la mission du Christ, c’est un événement : sa crucifixion. « Nous proclamons un christ crucifié ».

Or, ce Christ est ni plus ni moins « puissance de Dieu et sagesse de Dieu » (v. 24). Plus loin (2,8), Paul identifiera le crucifié au « Seigneur de la gloire », lui reconnaissant un titre proprement divin, puisque l’expression n’est dite, dans l’Ancien Testament que de Dieu… Là se trouve le cœur de l’Évangile et le centre de la révélation dans le Christ.

 

3.2.3 Un paradoxe à placer délibérément au cœur de la théologie

Citons ici une vue profonde de J. Zumstein, exégète protestant, à l’opposé de la position des prédicateurs en visite à Corinthe :

« Paul est l’héritier de la tradition kérygmatique qui voit dans la confession de la mort de la résurrection du Christ l’événement eschatologique du salut. Il infléchit pourtant la compréhension de cet événement fondateur en l’interprétant à l’aide du concept de « croix », si bien que la « parole de la croix » devient le principe constitutif de sa théologie, en particulier de la théologie de la rédemption. La croix est le seul événement du salut. La résurrection est seconde par rapport à la croix, elle en manifeste la signification. "Que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ, qui a fait du monde un crucifié pour moi et de moi un crucifié pour le monde" (Ga 6,14)… La croix n’est plus objet d’interprétation : elle est sujet de toute théologie, elle déchiffre l’ensemble de la réalité et plus encore la "juge" » (Paul et la théologie de la croix, in : ETR 76 (2001), pp. 481-496).

Contempler le Christ comme crucifié ne peut donc pas se réduire à un simple acte de piété, à un noble geste de reconnaissance, à la courageuse méditation d’un exemple à imiter ; encore moins à un fascinant exercice de la raison ayant plaisir à débattre d’une énigme fabuleuse ! Non. Notre « logos » doit coller à la crucifixion du Christ parce qu’elle est ouvre à la révélation du « mystérion ». La crucifixion est acte de soumission du Christ et simultanément acte dans lequel Dieu lui-même s’engage avec toute sa Sagesse et sa Puissance. Et cela, de manière irréversible. Dieu ne sera désormais sage qu’à travers le miroir de la face du Crucifié ; Dieu n’exercera désormais d’autre Puissance qu’en accord avec la faiblesse extrême du Crucifié. Paul engage toute sa personnalité dans un cri qui résonne encore aujourd’hui.

 

3.3 La situation des Corinthiens, signe d’une élection

Autre audace de Paul : considérer que la situation sociale des Corinthiens est signe d’une intention providentielle de Dieu. C’est le but de la petite section à caractère exhortatif qualifiée rhétoriquement d’applicatio.

Le ch. 4, que nous avons volontairement laissé de côté pour simplifier notre exposé, aborde la question de manière nettement ironique. Cela fait partie du style de la peroratio. Il est bon de s’exprimer de manière à susciter chez les auditeurs un peu de pathos, d’émotion. L’émotion peut débloquer l’intelligence et ouvrir les yeux à ce que la raison ne voulait pas voir ! Donc, dans ce ch. 4, Paul semble visiblement vouloir valoriser les Corinthiens de condition prolétaire contre ceux qui prétendent avoir accès à l’intelligence et occuper une position de « sages » selon le monde. Il le fait plus par déception que par plaisir. Il va jusqu’à se ranger dans la classe des non-sages, de ceux qui ne mériteront jamais la considération qu’on réserve aux intellectuels qui  détiennent la clef de la connaissance.

Et bien, dit Paul, ce n’est pas par hasard que Dieu a choisi les membres de la communauté dans leur condition de prolétaires, de manœuvres au port, de travailleurs journaliers, de prostituées… Leur condition même témoigne de la nouvelle économie divine manifestée en Jésus crucifié. Qu’ils ne cherchent donc pas à devenir riches et puissants pour proclamer un Dieu qui s’est manifesté dans un crucifié ! Qu’ils reconnaissent plutôt que c’est parce qu’ils étaient de condition modeste qu’ils ont été touchés par le Christ devenu encore plus pauvre qu’eux. Plus encore, que cette condition modeste leur donne un avantage pour « comprendre » de l’intérieur la Sagesse de Dieu manifestée dans le Crucifié.

 

3.4 Le « mystère » n’est révélé qu’à certains !

Que l’Évangile soit révélation de Dieu par le moyen de son Esprit n’est pas propre à Paul ; cela correspond au kérygme apostolique. Cependant l’assurance avec laquelle, dans les versets 10 à 16 du ch. 2, Paul se présente comme bénéficiaire privilégié et parfaitement crédible de cette révélation est une nouvelle audace qui frise la prétention !

Il faut pourtant reconnaître qu’il touche là un point délicat de sa prédication : à un stade aussi précoce du développement de la tradition chrétienne, quand Paul faisait encore figure de cavalier seul, à la pointe d’une prédication ayant définitivement rompu avec les résistances liées aux valeurs du judaïsme pharisien et présentes dans la mouvance des églises de Jérusalem, Paul n’avait pas d’autre recours que de plaider pour soi. Non en s’appuyant sur des facultés intellectuelles personnelles, mais sur deux choses : la certitude d’être inspiré par l’Esprit Saint et la cohérence de son comportement.

Qui peut discerner en dernier lieu de la crédibilité d’un apôtre ? Comment séparer les prédicateurs encore dépendant de l’ « homme psychique » de ceux qui, « pneumatiques » ou « spirituels », se sont mis à la disposition du Pneuma divin ?

Ce qui est sûr, c’est que cette nécessité dans laquelle Paul se trouve de faire appel à l’action de l’Esprit Saint pour justifier son argumentation nous vaut deux textes magnifiques : une définition hautement théologique (mais peu utilisée dans la pratique) de ce « Pneuma de Dieu » comme l’équivalent en Dieu de la conscience qui habite le profond de l’esprit humain ; et un avertissement lourd de conséquence, à savoir de devenir de plus en plus des hommes « pneumatiques ».

 

3.5 L’apôtre : un serviteur à la fois insignifiant et indispensable !

L’argumentation sur le rôle des apôtres (3, 5-17) est à la fois classique (cf. les images de la croissance et de l’édification) et audacieux : leur rôle au départ de la communauté et tout au long de sa croissance est indispensable et pourtant un danger permanent les guette, celui de se prendre pour Dieu ! Autrement dit, ils risquent de ne pas reconnaître que l’essentiel de leur ministère vient de la grâce de Dieu agissant par eux, ce Dieu qui donne la croissance et ce Christ unique fondement de l’édifice. S’il est indispensable que la plante soit arrosée, donc si l’ouvrier chargé d’arroser est indispensable, le champ n’en demeure pas moins propriété d’un autre ; s’il faut bien des apôtres pour baptiser (=arroser !), ils ne doivent pas oublier que la vie qu’ils transmettent par le baptême vient de Dieu et de lui seul, qui en assurera aussi la croissance.

L’œuvre que les apôtres ont à accomplir est ni plus ni moins d’offrir un Temple au Seigneur, celui d’une communauté toute édifiée sur le Christ, unique fondement. Leur œuvre est, pourrait-on dire, sacrée aussi bien dans son origine que dans son terme. Si elle suppose des moyens humains, ceux-ci doivent être au service d’un projet consacré dans le Christ.

 

4- Les autres sections traitant de l’unité dans la communauté

La Première lettre de Paul aux Corinthiens développe en deux autres passages le thème de l’unité de l’église. Il ne s’agit plus de régler des tensions qui pourraient exister à propos d’affinités avec des prédicateurs mais de donner des directives pour que les assemblées se déroulent dans la communion.

En 11,17-34, en effet, Paul va s’attacher avec la même vigueur à rappeler comment l’unité doit se réaliser dans le domaine de l’assemblée eucharistique, inséparable de la communion fraternelle.

De la considération liturgique, Paul passera ensuite, dans les ch. 12 à 14, aux activités qui font avancer l’église, prenant le cas de l’exercice des charismes lors des réunions de prière : les Corinthiens sauront-ils coopérer avec l’Esprit Saint en vue de grandir ensemble dans l’unité d’un même Corps ?

Nous ne ferons ici que les mentionner.

 

4.1 Communion eucharistique et communion fraternelle vont ensemble

Au chapitre 11, Paul aborde un problème dont il a eu connaissance dans les informations communiquées par les « gens de Chloé ». Il ne répond pas à une question, il prend l’initiative de réagir face à une réalité qui lui paraît intolérable en rapport avec un rendez-vous qui se trouve au cœur de la vie de la communauté chrétienne, le rendez-vous hebdomadaire du repas du Seigneur.

L’enseignement de Paul se base sur une coutume qui nous échappe aujourd’hui – à tort hélas –, à savoir celle du repas préparé par la maîtresse de maison à ceux qui s’assemblent chez elle pour la célébration de l’Eucharistie, le « repas du Seigneur ». Ce repas est principalement destiné à ceux qui ont fait un long chemin ou ont travaillé toute la journée. De fait, la réunion durera… toute la nuit ! Ou presque. Et ceux qui arriveront le ventre creux auront bien du mal à tenir ! Or, quand Paul apprend que ceux qui comptent sur ce repas et qui, n’ayant pas pu quitter leur lieu de travail ou leur domicile à temps, arrivent vers la fin, ne trouvent plus rien à manger du fait de la gloutonnerie des frères habitant à proximité et, de plus, ayant le temps et les moyens de se procurer leur nourriture, il est outré ! Cela le heurte profondément. Est-ce là la liberté chrétienne ?

Sa réaction nous vaudra le premier témoignage sur le rite eucharistique et, surtout, sur le rapport étroit entre célébration eucharistique et communion fraternelle.

Autrement dit, l’Eucharistie est lieu de communion ecclésiale par delà le rite de communion avec le Christ par la manducation de son Corps et de son Sang. On doit à Paul d’avoir mis en évidence de manière vigoureuse le rapport étroit entre Corps sacramentel du Christ et Corps ecclésial de l’Église, thème d’une immense importance pour la vie de l’Église' !

 

4.2 Du bon usage des charismes : l’image du corps

On informe Paul que les assemblées de prière, ferventes et bien suivies, se déroulent avec quelque désordre. Non pas quant à la discipline, mais quant à la manière d’exercer les charismes.

Plein de bon sens et d’expérience, Paul a vite fait de montrer combien il est nécessaire de « gérer » les manifestations en vue d’en faire profiter les autres. C’est le but des ch. 12 à 14.

Mais il n’en reste pas à des considérations de bon sens pratique et pastoral. Il en profite pour développer une image désormais célèbre : celle de l’harmonie des différentes membres du corps. Même si cette image est un peu tirée par les cheveux, elle exprime bien la nécessité pour tous les participants à la vie de la communauté de tenir compte les uns des autres, y compris des plus faibles, pour faire grandir l’ensemble dans la cohérence autour du Christ et des apôtres.

Cerise sur le gâteau, au centre même de son discours, Paul place une sorte de résumé vivant et incisif sur l’importance de l’agapè, de la charité chrétienne au cœur même des relations entre membres de la communauté. C’est le fameux ch. 13, souvent appelé « hymne à la charité ».

 

Conclusion

Entre la croix du Christ et nous, il y a l’Esprit de Dieu, source de révélation, pourvu qu’on le reconnaisse au plus intime de notre écoute de la Parole du salut. Mais il y a aussi Paul. Il a été incontournable pour les Corinthiens comme l’est l’architecte pour la maison à édifier. Il l’est encore pour nous aujourd’hui si nous reconnaissons en cette première partie de la Première lettre aux Corinthiens un témoignage faisant autorité pour notre foi et notre engagement dans l’annonce de l’Évangile.

Alors, notre cohésion dans l’Église et à son service, fondée sur des garanties assurées, sera plus étroite.

 



[1] En réalité, c’est la deuxième fois que Paul écrit aux Corinthiens – voir 5, 9.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents