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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Rendez à César... (version de Mt)

Publié par Biblissimo sur 15 Octobre 2011, 21:06pm

Catégories : #Synoptiques & Actes des Apôtres

Pour mieux lire l'épisode de l'impôt dû à César dans la version de Mt 22, 15-22

Voir aussi Mc 12, 13-17 et Lc 20, 20-26.

 

Sesterce-Tibere.jpg

  La scène

Cet épisode est bien connu. Il est le premier d'une série de quatre discussions entre Jésus et ses opposants juifs, les pharisiens et les sadducéens (22, 15-46). Dès qu'on parle de l'occupant romain, les factions de résistants, les futurs "zélotes", ne sont pas loin. Ils ne sont cependant pas nommés ici.

Les pharisiens accompagnés d'hérodiens, interrogent Jésus à propos de la légitimité pour un Juif pieux de donner son accord au tribut (tributum) que les provinces conquises payaient à l’empereur romain. Les zélotes se feront un devoir religieux de ne pas s’y soumettre, tandis que les hérodiens appuyaient le pouvoir occupant et que les pharisiens s’en accommodaient à condition de garder leur liberté religieuse.

Les délégués prennent soin de placer la discussion sous le regard de Dieu. C’est en effet le sens second de la formule de captatio benevolentiae, de louange gratuite et peut-être même hypocrite : « Maître, nous savons que tu es véridique et que tu enseignes la voie de Dieu en vérité sans te préoccuper de qui que ce soit… » (v. 16). Invoquer Dieu, c’est le rendre présent ; indirectement, c’est bien ce qui se passe même si la formule a ici une note artificielle. En tout cas, Jésus est sommé de répondre en toute sincérité et sous le jugement de Dieu.

La question posée à Jésus est insidieuse et les discussions des rabbins tournaient souvent autour d’elle : en conscience, devant Dieu, est-il permis de payer le tribut aux Romains ?

  La situation : une question complexe et ambigüe

La situation est complexe puisque la question croise plusieurs domaines relatifs à la défiance des Juifs à l’égard des Romains : la divinisation de l’empereur ; la collaboration avec l’occupant païen, honni ; l’appartenance à un courant juif contre un autre.

« Divus Caesar ». À côté d’une question de droit se pose le sentiment de mépris que les Juifs avaient à l'égard de tout ce qui se rapportait à la divinisation des empereurs romains, en particulier leur effigie et le texte imprimés sur les monnaies, le qualificatif de divus étant régulièrement accolé au nom du souverain. De telles pièces étaient systématiquement exclues des taxes prélevées pour le Temple. Le cas est grave : Jésus va-t-il cautionner un homme qui se prend pour Dieu ?

L’épisode est habituellement interprété comme plaçant Jésus en face de la possibilité de coopérer avec l’occupant romain, ennemi de la nation. Donner l’impôt, c’est renforcer sa puissance ; c’est s’avouer vaincus ; c’est affaiblir l’économie de la nation ; c’est conforter le découragement au lieu de susciter la résistance. Pour le peuple de Dieu, il y a quelque chose d’impensable à « se rendre » à l’ennemi païen.

Ils pensent d’autre part « coincer » Jésus entre leurs divergences politico-religieuses : en effet, quelle que soit sa réponse, il s’attirera à coup sûr la fureur d’une partie des assistants, pharisiens, hérodiens ou zélotes. Sur ce point aussi, Jésus n’a sans doute pas eu de difficulté à flairer le danger.

  La réponse de Jésus : diriger la réflexion à un niveau fondamental

« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est Dieu. »

Que vaut en réalité cette réplique ? Car son argument, dans lequel on perçoit une note d’ironie, n’a pas par soi valeur de réponse… En effet, si on réfléchit bien, peu importe la monnaie, qu’elle soit à l’effigie de César ou non. Ce qui est en jeu, c’est l’acceptation ou le refus du pouvoir des Romains, mais de cela il ne donne qu’une direction encore vague. Car il reste à définir « ce qui appartient à César – ta Kaisaros – et ce qui appartient à Dieu »…

Dans un premier temps, notons que la réponse du Christ « laïcise » définitivement César : il n’y a pas d’autre Dieu que celui d’Israël. César n’est qu’un homme. C’est un fait acquis, indiscutable. Et Jésus coupe court à tout débat qui consisterait à savoir si on peut ou non coopérer avec un tel personnage. Puisque ce n’est qu’un homme, on peut traiter avec lui comme avec un homme. Qu’il se prenne pour Dieu, c’est son problème, ce n’est pas le nôtre. Jésus situe le domaine du politique et de l’économie dans le monde du profane et demande à ses interlocuteurs de faire de même.

Dans un deuxième temps, ce débat doit être lu au niveau purement économique. Si les interlocuteurs de Jésus sont en mesure de lui montrer un denier à l’effigie de l’empereur romain, c’est qu’il y a eu commerce avec les Romains : des Juifs ont vendu des produits à leurs envahisseurs et en ont l’argent dans leur poche. Il y a donc du business à faire avec eux et tout n’est pas mauvais chez ces envahisseurs ! Il y a moyen d’en profiter… Les archéologues ont depuis longtemps mis en évidence la pénétration de la civilisation et des produits romains. Citons les fouilles faites dans la splendide et riche Sepphoris, ville rebâtie par Hérode Antipas pour en faire sa capitale, à 4 km de Nazareth, quand Jésus était enfant. Leurs produits commerciaux étaient répandus et la société palestinienne en tirait profit. Pharisiens compris. Dans les récits évangéliques, un épisode comme la guérison du fils du centurion de Capharnaüm tend à faire croire que les Romains n’étaient pas tous des monstres antisémites (Pilate l’était, on le sait). Luc a même l’audace de rapporter l’excellente renommée du centurion chez les Juifs puisque cet occupant païen a pris en charge la construction de la synagogue (Mt 8,5-13 // Lc 7, 1-10). Prêcher la désobéissance aux Romains serait une généralisation que Jésus refuse. Sous forme d’argument ad hominem, une telle attitude devrait logiquement conduire à refuser tout commerce avec eux… Il est évident que Jésus ne s’est jamais aventuré dans de telles zones sensibles… Son bon sens, son analyse savent être pragmatiques ; pas d’idéologie, pas d’intolérance, pas de fanatisme. Prenez des Romains ce qui vous est utile ; sachez seulement leur en être reconnaissants.

De cette manière, la réponse de Jésus dépasse les prises de position simplistes des uns et des autres. En ne donne pas de recette pour un comportement « civique », une fois de plus, il se libère de toute étiquette et se démarque vigoureusement des différents courants juifs qui l’accusent. Il ne prône ni la résignation devant un ordre établi, par ailleurs injuste, ni son rejet pas plus qu’il ne bénit purement et simplement l’état impérial. Sa double recommandation révèle à la fois son acceptation de l’existence de règnes provisoires de notre monde et son attitude critique à leur égard : « Rendez à l’État ce qu’il faut, tout ce qu’il faut, et rien que ce qu’il faut ».

Il a su répondre sans se compromettre car la vérité est au-delà des solutions toute faites et des calculs de partis. Jésus, en définitive, n’a pas pris position de manière idéologique ; il n’a pas invoqué d’option religieuse à caractère exclusif. Il a fait un double constat et invité ses coreligionnaires à en tirer les conséquences de manière responsable, réfléchie : tout homme doit une part de son existence au commerce, à la vie sociale, à l’éducation, à la culture ; il doit une autre part à Dieu. Il n’y a pas de divinisation de l’humain ; il n’y a pas de diabolisation de l’empereur ; il n’y a pas non plus d’envahissement de la religion dans l’humain. Les deux parts sont nécessaires et indissociables, chacune à sa manière, même si un abîme les sépare au niveau de leur origine comme de leur valeur face à l’éternité.

« Ce qui est à César… » La formule est vague : qu’est-ce qui, en politique, en économie, en matière sociale, relève du gouvernement et exige un retour ? On peut prolonger la question : qu’est-ce qui vient de nos parents, de notre éducation, de nos études ou formation professionnelle ? Que devons-nous à tant de personnes rencontrées, parfois par hasard ? Jésus n’en dira rien. Visiblement, ce n’est pas sa mission. La tradition de Luc en témoigne quand Jésus répond à un homme lui demandant de l’aider à régler un problème d’héritage : « Homme, qui m'a établi pour être votre juge ou régler vos partages ? » (12, 13-14). Et où est Dieu en tout cela ? S’il y est, si derrière César il y a Dieu comme dans le cas du roi perse Cyrus promulguant en 538 le décret de retour des Judéens, si par l’intermédiaire des parents et des éducateurs Dieu est intervenu dans la construction de notre personnalité, c’est de manière indirecte. Sauf miracles, bien entendu. 

« Rendez à Dieu… »

Plus profondément, Jésus renvoie ses adversaires au fondement même de leur piété : « Rendez à Dieu ce qui lui revient, c’est-à-dire toute votre personne »[1]. Car le terme qui désigne l’effigie gravée sur une pièce de monnaie est ici eikôn, en français icône. Comment alors ne pas rapprocher la réponse de Jésus de la grande affirmation du ch. 1 de la Genèse, qui place au cœur de l’être humain le fait d’avoir été créé « à l’image de Dieu ». Les Pères de l’Église l’ont remarqué très tôt et en ont tiré d’amples développements, rapprochant même ce passage de deux autres textes du N.T. présentant le Fils de Dieu respectivement comme l’ « icône » (eikôn) et l’ « effigie » (charakter) du Dieu créateur : Col 1, 15et Hb 1, 3.

Il y a une autre raison pour laquelle la réponse de Jésus ne correspond que de manière générale à la question précise des pharisiens : que ce soit au niveau du Jésus historique ou de la tradition qui en a rapporté l’enseignement, l’enjeu est tel que la réponse doit tenir compte de contextes historiques différents de celui de la Palestine soumise aux Romains. De nombreux Juifs, donc de nombreux Juifs devenus chrétiens, habitaient des zones pacifiées et vivaient en bonne entente avec l’administration romaine. D’autant plus que, depuis Jules César, les Juifs bénéficiaient de l’autorisation officielle de conserver leurs traditions. Autrement dit, la portée de la réponse de Jésus a l’avantage de s’appliquer à toute forme de relation avec l’administration païenne. On sait – et Rm 13, 1-7 en est un excellent témoignage – que les Juifs ont depuis longtemps su reconnaître toute autorité légitime comme voulue par Dieu. La tradition prophétique en a donné un exemple clair en « consacrant » Cyrus, roi de Perse totalement païen, jusqu’à lui attribuer le titre de « messie » (Is 45, 1-7) récompensant par là sa politique favorable au retour des exilés à Jérusalem.

Séparation ?

La formule a ses limites. Elle donnerait à penser qu’il faut séparer les deux mondes de manière hermétique. D’autres textes disent la mission de tout disciple d’être dans le monde comme le levain dans la pâte ou la lumière qu’on place bien en vue. Le respect des domaines ne signifie pas leur séparation, mais la juste place donnée à l’un et à l’autre pour le bien de l’humanité, pour la gloire de Dieu.

Conclusion

L’enseignement de ce passage nous renvoie donc à notre capacité de discerner la manière dont la religion va éclairer et purifier la vie de la société, que ce soit dans le domaine social, économique, sanitaire tout en nous rendant attentifs à bien distinguer les domaines.

 

[1] O. Cullmann, Jésus et les révolutionnaires de son temps, Neuchâtel, Delachaux, 1970, p. 63-65.

 

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« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Il faut rendre à chacun ce qui lui revient. Voilà une parole vraiment pleine de sagesse et de science célestes. Car elle nous enseigne qu'il y a deux sortes de pouvoir, l'un terrestre et humain, l'autre céleste et divin... Elle nous apprend que nous sommes ainsi tenus à une double obéissance, l'une aux lois humaines et l'autre aux lois divines... Il nous faut payer à César la pièce portant l'effigie et l'inscription de César, à Dieu ce qui a reçu le sceau de l'image et de la ressemblance divines : « La lumière de ton visage a laissé sur nous ton empreinte, Seigneur » (Ps 4,7 Vulg).

Nous avons été créés à l'image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26). Tu es homme, ô chrétien. Tu es donc la monnaie du trésor divin, une pièce portant l'effigie et l'inscription de l'empereur divin. Dès lors, je demande avec le Christ : « Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? » Tu réponds : « De Dieu ». Je te réponds : « Pourquoi donc ne rends-tu pas à Dieu ce qui est à lui ? »

Si nous voulons être réellement une image de Dieu, nous devons ressembler au Christ, puisqu'il est l'image de la bonté de Dieu et « l'effigie exprimant son être » (He 1,3). Et Dieu « a destiné ceux qu'il connaissait par avance à être l'image de son Fils » (Rm 8,29). Le Christ a vraiment rendu à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Il a observé de la manière la plus parfaite les préceptes contenus dans les deux tables de la loi divine « en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix » (Ph 2,8), et ainsi il était orné au plus haut degré de toutes les vertus visibles et cachées.

 

Saint Laurent de Brindisi (1559-1619), capucin, docteur de l'Église,

Sermon pour le 22ème dimanche après la Pentecôte, 2-5.

Opera omnia 8, 335 (trad. Brésard, 2000 ans A, p. 248)

Voir: link

 

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Jésus refuse le pouvoir oppresseur et despotique des chefs sur les Nations (cf. Mc 10, 42) et leur prétention de se faire appeler bienfaiteurs (cf. Lc 22, 25), mais il ne conteste jamais directement les autorités de son temps. Dans la diatribe sur l'impôt à payer à César (Mc 12, 13-17 ; Mt 22, 15- 22 ; Lc 20, 20-26), il affirme qu'il faut donner à Dieu ce qui est à Dieu, en condamnant implicitement toute tentative de divinisation et d'absolutisation du pouvoir temporel : seul Dieu peut tout exiger de l'homme. En même temps, le pouvoir temporel a droit à ce qui lui est dû : Jésus ne considère pas l'impôt à César comme injuste (Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, § 379).

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