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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


"Ne nous laisse pas entrer en tentation" - Dossier biblique critique (résumé)

Publié par Biblissimo sur 28 Avril 2017, 09:18am

Catégories : #Synoptiques & Actes des Apôtres, #Pater, #Notre Père

Rosselli Cosimo, XVe siècle« Ne nous laisse pas entrer en tentation »

Petit dossier biblique pour une grande cause

La nouvelle traduction liturgique francophone introduit à partir du 1er dimanche de l’Avent de l’année liturgique 2017-2018 une nouvelle version de la 6ème demande du Notre Père. Dans nos réunions liturgiques, il nous faudra alors prier avec ces mots : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » au lieu de la formule actuelle qui, il faut le reconnaître, est maladroite : « Ne nous soumets pas à la tentation. »

Certains sont satisfaits ; d’autres réagissent avec une certaine violence ; beaucoup n’y prêtent pas grande attention.

Qu’en est-il ? Sur quelles bases exégétiques peut-on appuyer une bonne traduction ?

Soyons bien d’accord : si le texte grec de Mt 6, 13 était simple à traduire, s’il y avait une manière incontestable de la rendre en langue moderne, cela se saurait depuis longtemps ! On aurait évité l’ancienne périphrase : « Ne nous laisse pas succomber à la tentation », une formule qui a aujourd’hui encore ses fans car elle privilégie une (certaine) conformité à la doctrine. Toute traduction en langue moderne de la sixième demande du Pater sera un compromis. Espérons seulement qu’elle sera le plus proche possible de la solution à défaut d’être LA traduction parfaite.

Le choix fondamental de la Commission liturgique francophone est simple: se rapprocher le plus possible du sens biblique tout en gardant une formule apte à être utilisée dans la prière commune. L’option est basée sur un dossier ouvert bien avant le Concile Vatican II ; elle a la faveur de quelques exégètes, dont le P. Tournay, qui y tenait beaucoup.

Pour aboutir à une réponse aussi sérieuse que possible, il faut respecter quatre étapes :

1/ obtenir une traduction littérale sérieuse ;

2/ rejoindre le sens que les expressions qui la composent avaient au point de départ de la tradition évangélique ;

3/ la lire (ainsi que l’ensemble du Notre Père) dans le contexte de l’Écriture Sainte, aussi bien dans le cadre proprement biblique que du judaïsme contemporain ;

4/ enfin, si on le juge nécessaire, l’adapter à l’usage liturgique et populaire.

1. Une traduction littérale des 6ème et 7ème demandes

Le texte grec de Mt 6, 13 est celui-ci :

καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν ἀλλὰ ῥῦσαι ἡμᾶς ἀπὸ τοῦ πονηροῦ (Mt 6, 13).

En traduction littérale, cela donne simplement : « Et ne nous introduis pas dans [l’]épreuve mais délivre-nous du mal. » Grammaticalement, pour le linguiste, il n’y a strictement aucune difficulté de traduction.

Cependant, aux yeux du croyant, trois termes font difficulté :

  1. Faut-il traduire peirasmos par « épreuve » ou par « tentation » ?
  2. Dieu peut-il réellement « faire entrer » le fidèle dans l’épreuve ou, plus difficilement encore, dans la tentation ?
  3. Enfin, s’agit-il du mal au sens ordinaire ou du Mal au sens du « Malin », le diable ?

A cela s'ajoute qu'une telle phrase est difficile à prononcer en groupe, notamment dans une prière liturgique.

2. « Ne nous conduis pas dans [l’]épreuve »[1]

2.1 Préliminaire méthodologique

Pour bien comprendre la suite de ce dossier, il faut laisser de côté nos habitudes de penser contemporaines et entrer dans celles des Juifs pieux contemporains de Jésus. Cela est si vrai que le Notre Père est une prière qu’un Juif peut adresser à Dieu dans les mots exacts qui nous ont été transmis. Énoncer une telle vérité n’est en rien affadir la prière ni la relativiser ; c’est mettre en valeur que l’essentiel de l’Évangile se trouve dans la manière dont le disciple de Jésus appellera Dieu son « Père ».

2.2 Le sens biblique de peirasmos

Le substantif peirasmos et le verbe peirazein renvoie à une situation dans laquelle un homme ou un groupe sont mis à l’épreuve. Cette épreuve peut revêtir deux formes : une « positive », celle qui consiste à soumettre une personne ou un objet à un test (contrôle technique), à un examen scolaire ou à une « épreuve sportive » (c’est le sens fondamental) ; une autre « négative » (on dit aussi « péjorative »), quand la personne ou le groupe (non un objet) est poussé à faire le mal en vue d’être accusé. Dans sa deuxième forme, qui relève de la qualification morale de l'acte, peirasmos est habituellement traduit par "tentation" et peirazein par "tenter".

Dans la Bible, peirazein est à plusieurs reprises associé à dokimazein, qui signifie "évaluer" la valeur d’une personne, d’un groupe, d’une situation. Cette association fera alors pencher la balance plutôt du côté du premier des deux sens, le sens positif.

2.2.1 L’homme éprouvé dans les textes de l’Ancien Testament

Éprouver quelqu’un est un processus fort utile, voire nécessaire. C’est mettre une personne ou un groupe face à une difficulté qu’il doit affronter de sorte qu’on puisse vérifier la qualité de son engagement, de sa fidélité, de sa prudence, de sa force physique ou morale.

Or, non seulement ce sens est profondément biblique, mais Dieu en a souvent l’initiative, jouant un rôle déterminant. Il correspond à une forme fondamentale de l’action de Dieu à l’égard de ses fidèles tout comme des nations païennes. Un des exemples les plus explicites se trouve dans le livre de la Sagesse qui proclame que le juste est mis à l’épreuve comme on passe le minerai d’or au creuset et en attribue spontanément l’initiative à Dieu lui-même (Sg 3, 5-6) : « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. Et nul tourment ne les atteindra… Dieu en effet les a mis à l’épreuve (epeirasen) et il les a trouvés dignes de lui ; comme l’or au creuset, il les a évalués (edokimasen) ; comme un parfait holocauste, il les a agréés » (Sg 3, 1,5-6).

Un autre exemple, plus ancien, se trouve dans le livre de Ben Sira (ou Ecclésiastique): « Fils, si tu prétends servir le Seigneur, prépare ton âme à l’épreuve (eis peirasmon). […] Car l’or est évalué (dokimazetai) dans le feu, et les élus dans la fournaise de l’humiliation. »

Ces deux affirmations se font l’écho d’une notion très enracinée dans la tradition biblique, et qui se trouve au cœur de la tradition relative aux événements fondateurs du peuple d’Israël, notamment dans le Pentateuque. En effet, les péripéties qu’il dut affronter étaient, du point de vue de Dieu, un moyen pédagogique dont celui-ci a eu l’initiative. Moïse explique ainsi pourquoi Dieu, au Mont Horeb, s’est manifesté avec une telle puissance que les Israélites refusèrent de s’approcher de lui : « C’est pour vous mettre à l’épreuve (ἕνεκεν τοῦ πειράσαι ὑμᾶς) que Dieu est venu, pour que sa crainte vous demeure présente et que vous ne péchiez pas » (Ex 20, 20).

Avec un regard plus théologique, le livre du Deutéronome interprète cette même tradition comme une mise à l’épreuve du peuple par Dieu lui-même, agissant à la manière d’un éducateur mettant à l’épreuve les débutants d’une discipline sévère. Un des passages les plus explicites est le suivant : « Souviens-toi de tout le chemin sur lequel le Seigneur ton Dieu t’a fait marcher (אֲשֶׁ֙ר הֹלִֽיכֲךָ֜) pendant quarante ans dans le désert, afin de t’humilier, de t’éprouver (ekpeirazesthai) et de connaître ce qu’il y a dans ton cœur : allais-tu ou non garder ses commandements ? » (Dt 8, 2).

Ce passage doit être pris en compte dans notre dossier tellement la formule est proche de la 6ème demande, tant par son vocabulaire que par sa thématique.

Il est encore un exemple particulièrement éclairant : c’est le cas d’Abraham que Dieu mit à l’épreuve en lui demandant de sacrifier son fils : « Après ces événements, il arriva que Dieu éprouva (epeirasen) Abraham » (Gn 22, 1).

Le Psaume 66 se fait l’écho d’une telle conduite de Dieu à l’égard de son peuple : « Tu nous as éprouvés, ô Dieu, épurés comme on épure l’argent ; tu nous as fait tomber dans le filet, tu as mis sur nos reins une étreinte ; tu fis chevaucher à notre tête un mortel ; nous passions par le feu et par l’eau, puis tu nous as fait reprendre haleine » (vv. 10-12)

De même, dans le Psaume 26, le psalmiste, qui se considère juste, irréprochable, demande à Dieu de le mettre à l’épreuve (v. 2).

Une page biblique est particulièrement troublante : selon 2 Sm 24, 1, Dieu aurait « conduit dans la tentation » un de ses fidèles — et pas le moindre ! —, le roi David. En effet, afin de châtier le peuple, il « excite » David à décider le recensement de son royaume. Or cette décision lui est ensuite vivement reprochée ; il en sera même sévèrement châtié. Une telle déclaration a paru contraire à la tradition de l’auteur des Chroniques: il a substitué Satan à Dieu (voir 1 Ch 1, 1-5).

Il est ainsi permis de considérer que, dans la sixième demande du Pater, Dieu soit sujet de « faire entrer » dans l’épreuve. Soyons clair, nous retiendrons la correction du livre des Chroniques pour exclure de ce dossier l’idée que Dieu puisse « tenter » quelqu’un à pécher comme ce fut le cas à l’égard de David selon le Deuxième livre de Samuel.

2.2.2 Jésus et les disciples éprouvés dans les évangiles synoptiques

Dans les synoptiques, le verbe peirazein est utilisé douze fois et peirasmos neuf fois. Il s’agit toujours de la confrontation de Jésus et de ses avec les exigences de l’avènement du Royaume. On peut distinguer les épisodes en deux familles : d’un côté, l’épreuve que Jésus et/ou ses disciples subissent au désert et à Gethsémani ; de l’autre, les récits de controverses dans lesquels Jésus est aux prises avec les pharisiens, les scribes et les chefs du peuple.

Ce n’est pas tout : dans ces différentes « mises à l’épreuve », deux auteurs se partagent la responsabilité directe, se situant en adversaire du plan de Dieu en Jésus ou ses disciples : le diable et les pharisiens. On lit ainsi : « Des Pharisiens s’approchèrent de lui et lui dirent, pour le mettre à l’épreuve (peirazontes) : "Est-il permis de répudier sa femme pour n’importe quel motif ?" » (Mt 19, 3).

De même : « Vous êtes ceux qui êtes demeurés constamment avec moi dans mes épreuves (peirasmoi) » (Lc 22, 28). Ou encore : les disciples doivent veiller à ne pas entrer dans l’épreuve à l’occasion de la passion de leur maître (prière au jardin, la veille de sa mort, Mt 26, 41 ; Mc 14, 38 ; Lc 22, 40.46).

Le cas de la deuxième tentation (selon l’ordre qu’on trouve en Mt) de Jésus, on note le rebondissement de ce qui lui est proposé dans la relation avec Dieu : en se lançant du haut du pinacle du Temple pour le motif que Dieu enverra ses anges pour lui éviter tout mal, Jésus est tenté de tenter Dieu… Comme les deux autres tentations, Jésus est replacé brutalement dans le contexte de l’Exode mentionné ci-dessus : il est mis dans la même situation que les Israélites dont la foi naissante était mise à l’épreuve par la soif, la faim, la guerre et la puissance divine et qui faisaient porter sur Dieu leur malheur, le renvoyant à ses promesses.

Ainsi, dans les synoptiques, quel que soit l’auteur de la mise à l’épreuve ou de la tentation, ce qui est en jeu est la fidélité à Dieu, la capacité à affronter les obstacles, la persécution, et, par conséquent, à parvenir au Royaume.

2.2.3 L’homme mis à l’épreuve d’autres livres du Nouveau Testament[2]

Dans les Actes des apôtres, Ananie et Saphire, pour avoir dissimulé une partie de leur patrimoine, ont mis Dieu à l’épreuve (Ac 5, 9). Ils se sont comportés comme si Dieu n’était pas en mesure de voir leur duplicité, ou, s’il en était capable, comme s’il n’allait pas intervenir. La faute est grave: ils sont sanctionnés par la mort immédiate.

Dans la Lettre aux Galates, Paul les félicite de l’avoir accueilli en surmontant les désagréments que sa maladie entraînait : « Malgré l’épreuve que vous était ce corps infirme, vous n’avez marqué ni mépris ni dégoût ; mais vous m’avez accueilli comme un ange de Dieu » (Ga 4, 14). Il ne s’agit certainement pas ici de "tentation", mais de "mise à l’épreuve" de leur charité et de leur capacité à voir dans un malade « un ange de Dieu », un homme envoyé par Dieu, donc méritant toute considération.

Aux Corinthiens, quand Paul préconise aux couples de mener la vie commune, c’est « de peur que Satan ne [les] mette à l’épreuve du fait de [leur] incontinence » (1 Co 7, 5). Le même sens se trouvait déjà dans la 1ère lettre aux Thessaloniciens (3, 5). Dans un contexte plus large, il avertit ceux qui, dans la communauté de Galatie, sont des « spirituels » de prendre garde à ne pas être tentés : ils pourraient tomber tout comme leurs frères moins assurés dans la foi et la morale chrétiennes (Ga 6, 1). Dans ces trois passages, peirasmos désigne une situation de risque causée par Satan ; il s’agit dont bien de "tentations" au sens classique du terme.

Un avis plein de sagesse mérite notre attention. À ces mêmes Corinthiens qui se considéraient forts et capables de résister à la pression de la société païenne et idolâtre, Paul, les mettant en garde, dit : « Celui qui pense tenir debout, qu’il veille à ne pas tomber. Aucune épreuve (peirasmos) ne vous est survenue, qui ne soit humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez éprouvés (peirasthènai) au-delà de vos forces ; mais il fera [en sorte que] avec l’épreuve (peirasmos) [vous obteniez] une porte de sortie pour pouvoir [la] supporter » (1 Co 10, 13). Nous reviendrons sur ce passage car plusieurs éléments ont un rapport certain avec la sixième demande du Pater.

Dans la Deuxième lettre aux Corinthiens, Paul associe les deux verbes « mettre à l’épreuve » (peirazô) et « évaluer » (dokimazô) comme s’ils étaient synonymes : les Corinthiens doivent ainsi vérifier la présence du Christ au milieu d’eux (2 Co 13, 5).

S’adressant aux fidèles de Thessalonique, Paul s’exclame : « Pourvu que déjà le Tentateur (ho peirazôn) ne vous ait pas tentés et que notre labeur n’ait pas été rendu vain ! » (1 Th 3, 5).

Peirasmos au double sens d’épreuve et de tentation est donc une notion bien ancrée dans la pensée de Paul. Il attribue sans hésitation à Satan la tentation de l’adultère dans le cas de couples qui ne vivraient pas suffisamment la vie commune.

C’est cependant dans la Lettre de Jacques que le thème qui nous occupe est traité de la manière la plus nette. Le passage est bien connu :

« Heureux homme, celui qui supporte l’épreuve, car, [sa valeur] évaluée [bonne], il recevra la couronne de la vie qu’il a promise à ceux qui l’aiment. Que nul, [s’il est] éprouvé (peirazomenos), ne dise : "C’est par Dieu que je suis éprouvé." Dieu en effet n’éprouve pas le mal, il n’éprouve non plus personne. Mais chacun est éprouvé par sa propre convoitise (epithymia) qui l’attire et le leurre » (Jc 1, 12-14). La suite dira clairement que Dieu ne peut qu’accorder « des dons excellents », étant par nature incapable de produire du mal.

Enfin, l’Apocalypse de Jean souligne abondamment les terribles épreuves des fidèles, soit celles qui sont infligées par les autorités de l’Église à ceux qui semblent en désaccord, pour vérifier l’authenticité de leur fidélité (Ap 2, 2), soit celles qui proviennent du diable, par le moyen des persécutions (Ap 2, 10), soit celles qui consistent dans les châtiments relatifs au combat contre l’Agneau et à sa victoire finale (Ap 3, 10).

2.2.4 Conclusion

Selon le Nouveau Testament, la mise à l’épreuve du fidèle apparaît donc un élément normal, courant, de son cheminement. Elle fait partie du plan de Dieu, qu’elle soit provoquée par le diable, les hommes ou Dieu. Dieu est parfois nettement considéré comme l’auteur de l’épreuve tout autant qu’il est capable de soutenir les disciples pour qu’ils ne tombent pas.

2.3 Le rôle de Dieu dans la tentation

S’il n’est certes pas celui qui « tente » le fidèle, Dieu peut-il être l’auteur de la « mise à l’épreuve » ? C’est ce sujet qui doit nous arrêter ici car une telle explication sera décisive dans le débat qui nous occupe, celui de la sixième demande du Pater.

2.3.1 Dans le récit des tentations de Jésus

En effet, dans l’introduction au récit des tentations de Jésus au début de son ministère, il est dit que « Jésus fut emmené au désert par l’Esprit, pour être tenté (peirasthenai) par le diable. Il jeûna durant 40 jours et 40 nuits, après quoi il eut faim. Et, s’approchant, le tentateur (ho peirazôn) lui dit : "Si tu es Fils de Dieu"… » (Mt 4, 1-3). Le fait que Jésus se soit rendu dans le désert est œuvre de l’Esprit Saint ; la tentation est œuvre directe du Mauvais. Dieu conduit Jésus dans une situation où Satan fera pression sur lui pour l’amener à travestir ou abandonner la mission que Dieu lui a confiée ; il s’agit donc de tentation et, dans ce processus, Dieu et Satan ont l’un et l’autre leur part de causalité. On ne peut nier que Dieu, par son Esprit, ait bien conduit son Fils dans une situation d’épreuve dont l’auteur a été le diable.

2.3.2 Dans le récit de la prière de Jésus à Gethsémani

La prière de Jésus à Gethsémani (Mt 26, 39-41) doit être mise en relation avec la demande. Jésus y exhorte en effet ses disciples avec cette formule : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation ». On retrouve l’association des expressions « entrer dans » et « peirasmos », sans article). Pour ce qui le concerne, Jésus demande à son Père d’éloigner l’épreuve (la « coupe »), tout en ajoutant : « Cependant, non pas comme moi je veux, mais comme tu [veux]. » Les images d’une coupe qui s’approche pour être bue et d’une épreuve dans laquelle il faut entrer sont semblables. Le contexte, sans aucune mention d’une intervention de Satan, privilégie le sens d’épreuve plutôt que celui de tentation, quel que soit le sens exact que l’on voie dans ce que Jésus appelle « la coupe ».

2.3.3 Perspective eschatologique ?

S’agit-il de demander d’échapper à l’épreuve finale ? Meier: contrairement à Jeremias, « l’idée de voir l’élu de Dieu conduit au salut sans avoir à passer par la grande épreuve finale est certainement possible dans l’apocalyptique ; voir par ex. Ap 3, 10 et la prière de Jésus à Gethsémani » (Un certain juif, Jésus, n. 52, p. 904).

2.3.4 Évaluation

Dans les deux passages que nous avons mentionnés, l’épreuve a pour objet la fidélité de Jésus à être Fils de Dieu… Rapport avec le Notre « Père » ?

Selon ces textes, Dieu est nettement considéré comme celui qui « met à l’épreuve », mais sans « tenter » directement. On peut donc dire : que la tentation soit provoquée par Satan ou par les convoitises, elle est à considérer comme une épreuve ; Dieu peut en écarter le fidèle s’il le veut. C’est l’option de Tournay et de Bovon (p. 127-128).

3. « Ne nous fais pas entrer »

3.1 Le sens littéral en grec

Après avoir précisé le sens de peirasmos selon ses différents contextes, y compris dans ses rapports avec Dieu, il nous faut préciser celui du verbe, eispherô eis.

L’expression se trouve à l’identique dans la Lxx ; elle signifie tout simplement « faire entrer dans ». Ainsi Ézéchias « fait entrer » l’eau dans la ville (en creusant un canal à l’intérieur des remparts — 2 R 20, 20). Le sens est ici nécessairement factitif.

Elle se trouve aussi à l’identique en Lc 5, 18-19 : « Voici des gens portant sur un lit un paralysé et ils cherchaient à l’introduire et à le placer devant lui. »

La traduction latine d’eispherô dans la sixième demande du Pater est donc exacte : ne nos inducas in.

Il y a donc l’image d’un mouvement par lequel Dieu fait entrer son fidèle dans un certain lieu. Dans ce lieu se trouve le peirasmos, dont l’auteur direct n’est plus Dieu en personne. Ce langage imagé est tout à fait dans la ligne de l’exode, Dieu ayant conduit les Israélites dans le désert où ils furent mis à l’épreuve. C’est bien ce que nous avons lu en Dt 8, 2 :וְזָכַרְתָּ֣ אֶת־כָּל־הַדֶּ֗רֶךְ אֲשֶׁ֙ר הֹלִֽיכֲךָ֜ : « toute la route – dèrèk – qu’il t’a fait marcher (hlk) [sur] » : le verbe hlk est à l’hiphil avec un sens factitif évident.

Un passage du Talmud confirme cette image d’un déplacement mis sous la responsabilité de Dieu mais dont le fidèle demande d’être préservé, une image lourde de sens. Le texte est une prière dans laquelle l’orant s’exprime ainsi : « Ne me conduis pas au pouvoir de la transgression ; ne me fais pas entrer au pouvoir du péché, ni au pouvoir de la tentation, ni au pouvoir de l’ignominie. Que domine sur moi la bonne tendance » (Traité Berakhot, 60b).

3.2 Une traduction de l’hébreu selon le sens permissif ?

J. Carmignac, scrutant l’usage de la forme verbale au hiphil précédée d’une négation, a proposé de déplacer (mentalement) celle-ci pour la faire porter sur l’effet, ce qui donne : « Fais que nous n’entrions pas dans… ».[3] Il apporte à ce qu’il considère comme la seule solution « totalement scientifique » un certain nombre d’exemples tirés de la Bible hébraïque et de plusieurs écrits juifs, dont ceux de Qumrân.

L’idée a fait son chemin, mais dans une autre direction, celle que prôna avec conviction et insistance le P. Tournay. Selon l’exégète de l’École biblique, la forme hiphil (‘af’el en araméen) qui, normalement donne à l’action indiquée par le verbe un sens factitif (« faire faire » et non « faire »), peut avoir un sens permissif, tolératif. D’où la traduction : « Ne nous laisse pas entrer dans la tentation. »

Cependant, si le sens biblique et théologique est acceptable, l’argumentation qui accompagne cette option laisse à désirer. Le P. Tournay trouve appui chez un grand spécialiste de l’hébreu biblique, le P. Joüon[4]. On ne trouve cependant dans la grammaire hébraïque du P. Joüon qu’un paragraphe plus ou moins approchant et non convaincant. La comparaison avec la prière du Talmud citée ci-dessus l’infirme.

De fait, ici comme souvent dans ces tentatives de « rétroversion », la philologie hébraïque, tout en nous rendant attentifs à une lecture nuancée de l’expression grecque, ne nous est pas de grande utilité.

4. « Délivre-nous du Mauvais »

Il nous reste à expliquer le sens du terme ponèros, en finale de la septième demande, liée étroitement à la sixième par la conjonction "mais" : « Mais délivre-nous du Mauvais ». C’est le dernier mot de la prière.

4.1 Le ponèros dans l’évangile selon Matthieu

Ponèros se trouve 23 fois en Mt. Le terme est d’usage courant ; le français "mauvais" ou "mal" en rend bien le sens. Dans la grande majorité des cas, il qualifie des personnes (5, 39.45 ; 7, 11 ; 13, 49) ou des esprits (12, 45), des actions ou des attitudes morales (un « œil mauvais », 6,23 ; 20, 15 ; des « fruits mauvais », 7, 17-18; de « mauvais desseins », 15, 19).

Ce qui nous intéresse ici, c’est que l’évangile de Matthieu contient quatre occurrences dans lesquelles ponèros désigne le Mal de manière personnifiée :

« Que votre langage soit : "Oui ? oui", "Non ? non" ; ce qu’on dit de plus vient du Mauvais » (Mt 5, 37).

« Délivre-nous du Mauvais » (6, 13).

« Quelqu’un entend-il la Parole du Royaume sans la comprendre, arrive le Mauvais qui s’empare de ce qui a été semé dans le cœur de cet homme : tel est celui qui a été semé au bord du chemin. […] Le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l’ivraie, ce sont les sujets du Mauvais » (Mt 13, 19.38). Dans le commentaire — caricatural — qui suit, dans un raccourci dont il faut se méfier, le « Mauvais » est identifié au diable (13, 38-39). Ce commentaire ne relève pas de la même tradition que la parabole elle-même. On ne peut donc pas identifier systématiquement ponèros et diable.

Il est donc clair que l’épreuve ou la tentation dont on demande d’être écarté est en relation avec une réalité qualifiée de "mauvaise", dont l’élément le plus caractéristique est le diable ; plus encore, elle est le Mauvais personnifié. L’enfant du Père lui demande d’en être délivré et sa prière s’arrête à ce point précis. Le Mauvais, dernier mot de la formule, est la réalité opposée à « Notre Père » par laquelle elle avait commencé.

 

Suite >>>>

[1] Voir S. Légasse, La sixième demande du Pater, in : Le mystère du Mal. Péché, souffrance et rédemption, ss la dir. de M.-B. Borde (Recherches carmélitaines, 2), Éditions du Carmel, 2001, pp. 79-86. Notons que l'actuelle traduction liturgique provient non de discussions de type oecuménique mais de la Bible de Jérusalem, 1ère édition (1950).

[2] Un sens secondaire du verbe peirazô se trouve en 4 passages des Actes quand l’auteur dit de Paul voyageur qu’il « essaie » de se rendre en divers lieux (Ac 9, 26 ; 15, 10 ; 16, 7 ; 24, 6).

[3] Recherches sur le Notre Père, Letouzey et Ané, Paris, 1969, p. 283-294.

[4] Évangile de Notre Seigneur Jésus-Christ, p. 36 : « Le contexte demande une nuance permissive ». Cependant, quelques lignes plus loin, le P. Joüon ajoute : « Jésus nous fait demander non seulement de ne pas succomber à ces terribles tentations du Malin, mais encore de ne pas nous y trouver engagés », ce qui sauvegarde le sens factitif du substrat sémitique. Lohmeyer n’a trouvé aucun verbe araméen de forme aphel ayant le sens permissif.

4.2 Épreuve, tentation et Mauvais

Le texte grec de la sixième demande du Pater ne place pas d’article avant peirasmos: délivre-nous « d’épreuve », devrions-nous traduire. S’agirait-il d’une personnification ? S’agit-il d’une généralisation de sorte qu’on devrait traduire : « délivre-nous de toute épreuve » ? Ou l’expression nous renverrait-elle à un lieu type, par exemple, dans les récits de l’Exode et des Nombres, aux lieux typiques de la mise à l’épreuve (réciproque) que furent Massa et Mériba ?

Il est sûr que la plupart des exégètes voient un certain parallélisme entre le peirasmos dont on demande d’être écarté (sixième demande) et le ponèros dont on demande d’être délivré (septième et dernière demande). Si donc ce ponèros désigne le diable, il vaut mieux traduire peirasmos par tentation plutôt que par épreuve.

Mais, si le parallélisme est réel, l’identification du ponèros avec le diable doit rester sous-entendue: le sens général de peirasmos est maintenu sans l'exclure.

5. Le rôle de Dieu dans l'épreuve des fidèles (suite)

Deux passages complémentaires des Lettres du Nouveau Testament vont retenir notre attention. L’un et l’autre précisent en effet le rôle de Dieu dans les épreuves auxquelles sont confrontés ses fidèles. Nous les avons cités plus haut ; nous les étudions de plus près maintenant.

5.1. 1 Co 10,12-13

Il semblerait que des fidèles de l’Église de Corinthe se considèrent suffisamment forts dans leur foi pour participer à des assemblées de la ville dans lesquelles des rites païens étaient incontournables. Paul les met en garde : « Celui qui pense tenir debout, qu’il veille à ne pas tomber. Aucune épreuve (peirasmos) ne vous est survenue, qui ne soit humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez éprouvés (peirasthènai) au-delà de vos forces ; mais il fera [en sorte que] avec l’épreuve (peirasmos) [vous obteniez] une porte de sortie pour pouvoir [la] supporter » (1Co 10, 12-13).

Le vocabulaire utilisé par Paul dans ce passage (v. 7-14) renvoie nettement au contexte des épreuves subies par les Israélites dans le désert, y compris celles qu’ils ont imposées à leur Dieu (v. 9). L’exhortation de l’apôtre est de donner en exemple (à la manière de typoi) le fait que les Israélites aient été témoins des interventions salvifiques de Dieu en leur faveur et qu’ils n’aient pas réussi à y rester fidèles. Non seulement ils ont adoré un veau mais ils ont mis Dieu à l’épreuve, exigeant de lui qu’il leur trouve de l’eau à boire sans quoi ils l’abandonneraient et se tourneraient vers d’autres dieux.

Pour Paul, la situation des fidèles, séparés de leurs proches du fait de leur appartenance à un peuple saint refusant tout compromis avec l’idolâtrie, est une situation d’épreuve, voire de tentation. Cela fait partie de cette dimension normale (« humaine », dit-il) de l’existence. Ces tentations sont sérieuses et il ne faudrait pas les prendre à la légère, y compris de la part de ceux qui estiment avoir une foi robuste !

L’apôtre ajoute aussitôt : Dieu, offrant fidèlement et sans limite son aide à ses enfants, « ne permettra pas » qu’ils soient éprouvés ou tentés au-delà de leurs forces. La tentation est là ; elle est parfois insidieuse et prend par surprise l’homme fort ; mais Dieu veille, prêt à intervenir pour éviter la chute. Le fidèle est mis à l’épreuve, il est tenté, et Dieu le sait, mais il offre « une porte de sortie — ekbasis » permettant au croyant de traverser l’épreuve sans faillir.

L’idée est claire : l’épreuve de l’infidélité de la part du croyant fait partie du dessein de Dieu sans que celui-ci n’en soit directement la cause ; mais Dieu lui offre systématiquement son aide.

5.2. La Lettre de Jacques

Quelques lignes de la Lettre de saint Jacques sont célèbres et viennent compléter celles que nous venons de lire :

« Heureux homme, celui qui supporte l’épreuve, car, [sa valeur] évaluée [bonne], il recevra la couronne de la vie qu’il a promise à ceux qui l’aiment. Que nul, [s’il est] éprouvé (peirazomenos), ne dise : "C’est par Dieu que je suis éprouvé." Dieu en effet n’éprouve pas le mal, il n’éprouve non plus personne. Mais chacun est éprouvé par sa propre convoitise (epithymia) qui l’attire et le leurre » (Jc 1, 12-14).

Ici aussi, la situation d’épreuve ou de tentation est nettement présentée comme faisant partie de l’existence du croyant. Mais l’auteur de la Lettre tient à préciser, sans doute parce que c’était une question préoccupante pour les destinataires, que Dieu n’est pas cause de la tentation : c’est la convoitise, présente en nous, qui vient s’opposer à la fidélité du croyant. Elle « attire » l’homme et trompe son jugement.

La suite affirme clairement que Dieu ne peut qu’accorder « des dons excellents », étant par nature incapable de produire du mal : « Tout don excellent, toute donation parfaite vient d’en haut et descend du Père des lumières, chez qui n’existe aucun changement, ni l’ombre d’une variation. Il a voulu nous enfanter par une parole de vérité, pour que nous soyons comme les prémices de ses créatures » (Jc 1, 17-18).

6. Évaluation : entre traduction et interprétation

En stricte philologie et en nous basant sur des passages de l’Écriture contrastés, le grec de Mt 5, 13 ne peut être traduit que par : « Et ne nous fais pas entrer ».

Il est cependant possible que le texte sémitique supposé puisse modifier cette traduction soit dans un sens permissif soit en portant la négation sur l’effet, de sorte que l’orant évite d’attribuer à Dieu une causalité directe (primaire) dans le processus de tentation, comme s’il livrait les fidèles aux mains de Satan.

Une telle alternative s’impose-t-elle ?

Voici l’avis de J. P. Meier, bibliste de renom : « Il faut se rappeler que de nombreux auteurs de l’Ancien et du Nouveau Testament ne mettaient pas les questions de causalité primaire ou secondaire au premier rang de leurs soucis. Leur monothéisme s’exprimait habituellement par des récits mythiques plutôt que par de la théologie philosophique ; dans ce monothéisme intransigeant, ils attribuaient fréquemment à Dieu tous les événements, indépendamment de savoir si ceux-ci étaient bons ou mauvais. L’important était d’exclure toute puissance seconde, bonne ou mauvaise, qui pourrait apparaître comme l’égale de Dieu. Cette foi simple et directe dans le Dieu unique qui a la maîtrise de toutes choses correspond parfaitement aux demandes simples et directes du Notre Père. Dieu est-il la cause directe du mal ou ne fait-il que le permettre ? Voilà bien une problématique qui n’entre sans doute pas dans la perspective de cette prière d’une grande simplicité. »[1]

La conclusion qui me semble la plus adéquate est donc celle-ci : l’orant demande à Dieu de ne pas le mettre dans une situation d’épreuve ou de tentation telle qu’il serait pris en défaut de fidélité parfaite. Le motif qui sous-tend cette demande est filiale : le Père ne trouverait sans doute pas sa gloire dans l’échec de son fils. Surtout si la situation en vue est de type eschatologique.[2] J’exclus ainsi l’idée que Dieu soit cause directe (Meier dit « primaire ») de la tentation, c’est-à-dire qu’il causerait lui-même le Mal auquel son fils serait soumis. Mais je garde celle, éminemment biblique, d’un Dieu qui intègre pleinement et avec sagesse (et miséricorde) les multiples occasions d’épreuve et de tentation advenant à son peuple et à ses fidèles. De plus, je ne prends pas partie entre deux traductions, épreuve et tentations, puisque les deux types d’épreuves sont prises en compte dans la demande ; traduire peirasmos par "épreuve" a cependant l’avantage d’englober une « épreuve par tentation » et d’être mieux en harmonie avec la Providence devine, ce que ne permet pas la traduction par « tentation ».

Si cela est vrai, ajouter la tournure : « Et ne nous laisse pas entrer en tentation… » est incorrect et inutile, sans doute une concession à l’égard de ceux qui ont du mal à accueillir le langage et la théologie bibliques et sa différence par rapport à une catéchèse stricte sur la sainteté de Dieu.

7. Pour prolonger l’étude en restant dans l’évangile de Matthieu

7.1 La comparaison avec les récits de la tentation de Jésus et de sa prière à Gethsémani

Qui voudrait prolonger ce dossier devrait comparer ce qui est dit dans deux récits proches des deux dernières demandes du Pater, et que l’on trouve dans l’évangile de Matthieu : le récit des tentations de Jésus dans le désert (Mt 4, 1-11) et sa prière à Gethsémani (Mt 26, 36-46).

On y trouve en effet deux situations (deux mises à l’épreuve) et des expressions qui correspondent bien à la prière du Pater, notamment le fait que le Christ demande à ses disciples de veiller « pour ne pas entrer en épreuve », avec la même image d’une situation dans laquelle on pourrait entrer et la construction de peirasmos sans article (eis peirasmon).

Les deux récits doivent nous aider à situer ce qui est en jeu dans cette prière. L’étude nous emmènerait trop loin pour que nous puissions la résumer ici.

Notons que, quand Jésus est mis à l’épreuve par le diable, il s’agit certainement de « tentations » ; quand il se trouve au Jardin et qu’il demande aux disciples de veiller « pour ne pas entrer dans l’épreuve », il peut s’agir tout aussi bien de tentation que d’épreuve.

Dans les deux cas, la relation entre Jésus et Dieu est celle d’un fils à l’égard de son Père (« Si = puisque tu es fils de Dieu… »), un fils fidèle, prêt à accomplir sa volonté (« Mon Père, si cette coupe… […] Non pas ce que je veux mais ce que tu veux… »), mais mis face à une décision dont les conséquences sont ou salvifiques ou désastreuses, pour soi et pour le monde. De même, le Pater nous met en relation avec « notre Père » et nous donne l’attitude de ceux qui veulent faire sa volonté « sur terre comme elle l’est au ciel ».

Dans les deux cas, l’épreuve ou la tentation sont extrêmes. Dans le premier récit, la force dramatique vient du triple enjeu (utilisation égoïste des charismes messianiques de Jésus et mise à l’épreuve de Dieu lui-même) ; dans le second, l’épreuve des disciples consiste dans la fidélité au Maître face à l’opposition violente du Mal, et, par conséquent, décide de l’avenir du Royaume pour les disciples et pour ceux dont ils ont ou auront la responsabilité !

Ne serait-ce pas de ce type d’épreuve dont on demande à Dieu de nous épargner l’accès ?

7.2 La perspective eschatologique du Notre Père

Il est possible de relire l’ensemble du Notre Père comme une prière adressée à Dieu au seuil du Jugement final, avec son lot de châtiments, partie intégrante de l’avènement du Royaume. Un des principaux exégètes en faveur de cette lecture est J. P. Meier.[3]

Dans cette perspective, l’orant demande d’être soustrait à ces châtiments, lui qui a formulé précédemment sa piété et sa totale disponibilité pour le Royaume.

 

 

[1] Un certain juif, Jésus, Les données de l’histoire, T. II : La parole et les gestes, Coll. Lectio divina, Paris, Cerf, 2005, p. 248-249. Meier commente rapidement le texte du Notre Père autour de la notion de Royaume de Dieu dans la prédication de Jésus dans le chapitre XV, pp. 236-249. Il traduit la sixième demande de la manière que nous avons proposée : « Et ne nous fais pas entrer dans l’épreuve ».

[2] « Cette tentation est plus que la séduction ordinaire au péché ; c’est l’épreuve-tentation eschatologique qui cherche à soustraire les croyants du salut procuré par la mort du Christ. […] La situation de tentation est le plus souvent suscitée par le Satan et nous demandons à Dieu de ne pas nous introduire dans cette situation. » (H. Van Den Bussche, Le Notre Père, Coll. Études religieuses, La Pensée catholique, Bruxelles, Office général du livre, Paris, 1960, p. 102-103.

[3] Voir Jésus, un certain Juif, p. 248-249. « Le peirasmos du texte grec fait donc allusion non pas aux tentations de tous les jours mais plutôt à « l’épreuve » finale que Dieu, dans sa maîtrise souveraine de l’histoire fera venir sur le monde à sa dernière heure » (p. 248).

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