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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Marc 5,21-43, deux prodiges imbriqués. Notes exégétiques

Publié par Biblissimo sur 15 Juillet 2021, 12:40pm

La deuxième partie de l’évangile de Marc comporte une section enchaînant successivement quatre prodiges, de facture très proche des Novelle, suivis d’une notice pointant du doigt le rapport entre foi et miracles dans la mission de Jésus (4,35-6,6a).

Jésus le thaumaturge manifeste comment il est capable de dominer le Mal, ramené à quatre formes symboliques, en trois victoires successives :

- sur les puissances cosmiques : il impose le silence au vent et à la mer ;

- sur les puissances démoniaques : il délivre un possédé enchaîné par une légion de démons ;

- sur la maladie : il guérit une femme hémorroïsse par un simple toucher ;

- sur la mort : il redonne vie à une fillette en la prenant par la main.

Les notes qui suivent se limitent au récit enchaînant les deux derniers prodiges (Mc 5, 21-43).

 

  1. Contexte narratif

Les repères de localisation et de temps s’effacent peu à peu depuis 4, 1 et jusqu’à 6, 1. Au début, le narrateur rapporte comment Jésus « commença à enseigner au bord de la mer et s’assemble vers lui une foule très nombreuse si bien que, monté dans une barque, il s’y assied, en mer, et toute la foule était au bord de la mer, à terre. […] » La notice suivante se détache nettement de la succession des prodiges par l’indication d’un déplacement significatif : « Et il sortit de là et il vient dans sa patrie… » (6, 1).

Quand on prend la mer pour se rendre sur l’autre rive, en Décapole, on est le soir de ce même jour de l’enseignement en paraboles : « Et il leur dit, ce jour-là, le soir venu : « Traversons vers l’[autre] rive » (4, 35). Ensuite, on suppose que le groupe a passé la nuit en territoire païen avant de faire le chemin inverse et de retourner à Capharnaüm et de stationner sur le bord de la mer : « Lorsque Jésus eut traversé à nouveau en barque vers l’autre rive, une foule nombreuse se rassembla autour de lui, et il se tenait au bord de la mer » (5, 21). Sans tarder, Jésus se laisse toucher par la prière du chef de la synagogue et décide de se rendre chez lui, pressé de tous côtés par la foule (5, 24).

 

  1. Deux récits de prodige imbriqués (5,21-43)

La narration accroche de manière délibérée la guérison de la femme hémorroïsse à la démarche de Jésus en fa eur du chef de synagogue. L’imbrication provoque un effet de miroir entre eux et donne de l’épaisseur à l’intrigue ainsi qu’un certain suspense quant au sort de la fille de Jaïre. Les deux récits comportent de nombreux traits communs tant au plan des motifs que des expressions.

Les bénéficiaires sont deux femmes (et un père ?) ; elles sont désignées « thygatèr » et sont « sauvées ». Les demandeurs tombent aux pieds de Jésus, Jaïre pour le supplier, la femme pour avouer son méfait. Rôle de la foi. La femme est prise de peur tandis que Jaïre doit « ne pas avoir peur » (v. 36).

Jaïre est un notable ; pratiquant les règles de purification, il est inséré dans le tissu social religieux ; son nom est mentionné ; il est entouré de proches et de serviteurs ; il peut formuler sa demande publiquement. La femme est anonyme ; elle est présentée dans sa solitude de femme impure, malade (« l’hémorroïsse ») et ruinée ; elle n’ose se présenter à visage découvert et sa démarche se réalise à la dérobée.

La foule fait le lien entre les deux récits par le fait qu’elle presse Jésus, condition indispensable à l’intrigue du deuxième récit.

Il faut donc interpréter les deux récits selon leur rapport mutuel, comme deux quêtes de salut accordé moyennant la foi. P. ex. : on peut comprendre la consigne que Jésus adresse à Jaïre en fonction de ce qu’il dit à la femme, à savoir que la foi n’est pas seulement source de confiance en l’action de Dieu, mais aussi la condition pour que celle-ci ait lieu. [1]

 

  1. Le retour à la vie de la fillette[2]
    1. Composition littéraire

Le récit du retour à la vie de la fille de Jaïre comporte quatre étapes introduites par « venir » (v. 22.35.38) et « pénétrer » (v. 40). Chaque scène correspond à un contexte différent, respectant la progression du déplacement de Jésus et de l’intrigue, développée autour des deux personnages principaux, Jésus et Jaïre.

  • au bord du lac, avec la foule (v. 22-24a) ;
  • sur le trajet entre le lac et la maison, avec des gens de la maison de Jaïre et trois disciples (v. 35-37) ;
  • devant la maison, avec des pleureurs (v. 38-40a) ;
  • dans la maison avec les parents, les disciples et la fille (v. 40b-43).
    1. Interprétation

La fille ne peut pas demander pour elle, bien qu’elle en ait l’âge ; son père s’en charge. Chef de synagogue, il brave le sentiment de respect humain et s’adresse au prédicateur itinérant…

« Crois seulement » : il n’est pas explicitement dit au chef de synagogue que c’est moyennant sa foi que le prodige lui a été accordé ; l’accent porte sur la médiation paternelle et le récit doit annoncer la résurrection du Christ.

« L’enfant n’est pas morte, mais elle dort ». Concevoir le statut des défunts à l’image du sommeil est biblique ; cela ne doit pas étonner le lecteur moderne ; cependant, on peut tirer des paroles de Jésus qu’il lui est aussi facile de redonner vie à un mort que de réveiller un enfant de son sommeil.

Jésus s’adresse à elle comme à une talitha, traduit en grec par korasion, « petite fille », conforme au terme paidion employé par le narrateur : Jésus la considère non en fonction de ses parents (cf. le terme thygatèr employé pour la femme) mais de son sexe et de son âge.

« Elle marchait parce qu’elle avait 12 ans. »

1/ Pourquoi caractériser le retour à la vie par la marche ? Pourquoi ne pas mentionner les retrouvailles familiales, ce que le lecteur aurait attendu ? Pour orienter le but du prodige vers la reprise de la croissance de la fille, brusquement interrompue par la mort ? Tout comme Jésus dit à la femme guérie d’aller (en paix) vers son groupe social. Tout comme il renvoie l’ex-possédé dans son clan.

2/ L’âge de la fille est mentionné après sa résurrection : un âge tourné vers l’avenir, appartenant au versant du futur ; la durée de l’hémorragie est mentionnée avant la guérison : cette durée appartient au versant du passé ; elle est désormais révolue. Ainsi Jésus établit un discernement dans l’héritage d’Israël entre l’ancien et le nouveau. Car la seule référence biblique possible de Douze est le chiffre d’Israël.

 

  1. La guérison de la femme hémorroïsse

« Va, ta foi t’a sauvée »

 

    1. Contexte narratif

La femme touche Jésus par derrière ; elle se sait en tort. Elle est adulte et, à la différence de la fillette, son infirmité ne l’immobilise pas : elle entreprend elle-même la démarche.

Le vêtement est la frontière entre l’intimité de l’homme et l’extérieur ; comme le derme.

Les disciples apparaissent de façon subite, avec le rôle d’opposants.

 

      1. La démarche de la femme et la réponse de Jésus

Le narrateur met en discours direct la pensée de la femme : « Je serai sauvée » ; le geste (le toucher du vêtement de Jésus) est explicitement accompagné de paroles qui lui donnent son sens et sa densité dramatique. Elle ne cherche pas de nouveaux soins pour guérir de son « mastix »[3], mais le salut. De cette manière, son attente rejoint le projet de Jésus, qui s’adresse, au-delà d’une guérison partielle, à l’être humain intégral.

Le texte dit que Jésus cherchait à voir « celle » qui l’avait touché : le féminin relève de la compétence du narrateur, partagée avec le lecteur, et non de Jésus ­­— à moins de supposer que la finesse de perception de Jésus était telle qu’il discernait le toucher féminin.

« [Ma] fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton infirmité. » La femme entend trois mots qui se complètent (comme souvent chez Mc, y compris dans la demande de Jaïre : « qu’elle soit sauvée et qu’elle vive », v. 23c) : elle est sauvée et elle prend place dans la société. Le discours de Jésus reprend plusieurs vocables qui caractérisaient la démarche de la femme (isthi reprend ousa du v. 25a) : redondance superflue ? Non. En deçà, la femme peut percevoir un niveau plus important encore : il s’agit du salut et de la paix eschatologiques, car elle doit relier indissociablement la guérison de son infirmité au fait d’avoir cru en Jésus.

Pourquoi est-elle « saisie-de-crainte » ? Religieuse (= théophanie) ? D’être dévoilée fautive d’avoir rendu impur un homme, et plus encore un homme célèbre et pieux ? D’avoir été partenaire d’un acte extraordinaire de salut ? D’être regardée par ceux qui l’accusent mais ne savent pas encore qu’elle est guérie ? « Cela a bouleversé son corps et pas seulement lui. Car la prise de parole publique à laquelle elle est amenée change aussi son statut, ayant retrouvé la communication par la parole et dit « toute la vérité » (v. 33). Unique en Marc, cette expression exceptionnelle ne doit sans doute pas être réduite à la banalité d’une transmission d’informations. Elle suggère que la femme se met elle-même dans la vérité de ce qu’elle a fait et de ce qu’elle a reçu et dans la vérité de sa relation avec celui par qui elle l’a reçu. Elle « confesse » d’avoir enfreint les règles de pureté ; sa confession est reçue par Jésus qui lui donne une portée salvatrice, mais en dégageant ce qui en fut le pivot : la foi – et pas seulement un toucher magique.

Jésus envoie la femme vers son avenir de femme restaurée, pour qu’elle prenne place dans le groupe, et – pourquoi pas ? – se marie et devienne mère.

Pourquoi « thygatèr-fille », qui semble un qualificatif régressif par rapport à l’âge adulte de la femme ? C’est l’unique cas d’un emploi métaphorique de ce vocable dans le NT. Suggère-t-il une nouvelle naissance, correspondant à un engendrement dans la foi ? Est-ce l’indice que la femme est intégrée dans le cercle des disciples de Jésus ? Ou encore faut-il l’interpréter de la même manière que la « thalita » qualifie la fillette d’être enfant-femme et non fille de Jaïre (et certainement pas selon un rapport maître-disciple) ?

 

  1. Un peu de christologie

Malgré l’hyperactivité de ce jour, Jésus est capable de ressentir l’infime toucher d’une femme anonyme mais croyante, espérant contre toute espérance, et tremblant de peur. Malgré la tension dans laquelle le met le projet de redonner vie à une morte, Jésus laisse donc place à une sensibilité fine, « à fleur de peau », tout en manifestant une parfaite maîtrise de soi, une perception lumineuse des émotions, une gestion mûre de la relation à l’entourage ; il y a en lui une veille intérieure sans faille à l’égard des aspirations des nécessiteux.

Facilité déconcertante avec laquelle Jésus anéantit le mal. Sans triomphalisme ; sans chercher à ce que les hommes le vénèrent, pas même le remercient.

À nous d’être le vêtement du Christ pour notre prochain. Malheureusement, nous avons la peau dure…

 

  1. L’entourage, force contraire à l’action de Jésus

On note le rôle donné à l’entourage, aussi bien de Jésus que de Jaïre : celui d’opposants.

Les habitants de Gerasa excluent Jésus de leur sol de crainte qu’il perturbe leur équilibre social, indissociable de leurs traditions païennes et de leurs relations avec Rome. Les disciples estiment que Jésus a une mauvaise perception de la situation et n’a pas à identifier la personne qui, dans la foule, l’a touché. Les gens de Jaïre lui conseillent d’abandonner son projet, devenu impossible du fait du décès de sa fille. Les proches de Jaïre se moquent de Jésus proclamant que mort et sommeil sont synonymes. Donc quatre types sociaux sont présentés en opposition à l’action de Jésus : des habitants ; des disciples ; des relations ; des proches.

Se positionnant à l’inverse de leur appréhension, Jésus se laisse arrêter par une femme en marge de la société et agit délibérément en fonction d’elle.

 

  1. Pour aller plus loin…

La section 4,35-6,6a, rapportant les quatre récits de prodiges, tournent autour d’éléments fondamentaux de l’existence de l’homme confronté au mal : la mort, la servitude démoniaque, le paganisme, la maladie, l’exclusion du groupe social et l’imminence pour un homme de perdre la paternité. À chaque fois, ces formes de mal sont rendues plus aiguës par l’attachement à des coutumes rituelles (l’impureté) ou à des traditions religieuses (le paganisme des habitants de Gérasa) ; Jésus considère que redonner à l’homme sa dignité et l’accès à la foi vaut plus que toute considération.

Jésus brise les frontières religieuses (la possession démoniaque ; l’impureté rituelle de la femme qui perd son sang et celle du cadavre) parce que rendre l’homme vivant vaut plus que les interdits socioreligieux quand ils relèvent d’une piété humaine.

Traverse-t-il la frontière entre ciel et terre ? Oui, s’il est Dieu au milieu de ses disciples, surtout dans la barque malmenée par le vent et la mer.

Israël (chiffre 12) serait-il à la fois cette fille de douze ans, promesse d’avenir de femme, et cette femme qui aurait été condamnée au célibat par maladie et à l’exclusion et entre dans le cercle des disciples du Christ ?


[1] Si Jaïre ne tient pas compte du conseil de ses gens et persévère dans son attente à l’égard de Jésus, est-ce parce que la guérison de la femme l’a conforté ? On pourrait le supposer mais, la guérison n’étant pas immédiatement constatable par les témoins, il vaut mieux ne pas s’y arrêter et garder en mémoire les seules paroles de Jésus et de la femme.

[2] Voir Gérard Rochais, Les récits de résurrection des morts dans le Nouveau Testament, Monograph Series (Society for New Testament Studies 40, Cambridge University Press, Cambridge; New York, 2005, p. 39-112.

[3] Supplice ou maladie vue comme une calamité.

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