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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Les récits de l'enfance du Christ chez Matthieu et Luc

Publié par Biblissimo sur 29 Octobre 2010, 16:01pm

Catégories : #Synoptiques & Actes des Apôtres, #Récits de l'enfance de Jésus

Mt et Lc ont, chacun de son côté, apparemment sans concertation, ajouté au schéma évangélique qui avait pris forme dans les premières communautés chrétiennes un récit concernant les circonstances de la naissance de Jésus, le Seigneur. Cette partie préliminaire au récit évangélique est communément appelée « les évangiles de l’enfance ». Pourquoi ? L’exégèse va permettre de découvrir les éléments qui structurent ces deux récits et les interpréter en fonction de l’intention de chacun des auteurs.

1. Pourquoi chercher à savoir quelque chose sur l’enfance de Jésus ?

Une remarque de l’évangile de Jean (7,41-42) témoigne de l’opinion courante selon laquelle Jésus n’était pas originaire de Bethléem, mais de Nazareth. Pourtant, cela semblait important pour soutenir le fait que Jésus était fils de David, condition indispensable à l'exercice de sa mission de messie, bien qu'aucune tradition juive n'en fasse état.

De son côté, Paul laisse la mère de Jésus – Fils de Dieu : « son Fils » – dans l’anonymat, mais il note combien son rôle est symboliquement important : par la naissance d’une femme juive, l’enfant, juif, est soumis à la Loi (Ga 4,4-5). Un passage de la Lettre aux Romains (1,2-4) apporte d’autres précisions, notamment que Jésus est fils de David « selon la chair » (= dans sa condition humaine), ce qui était indispensable pour qu’il puisse remplir sa mission[1].

Ni Jean ni Paul ne témoignent d’éléments particuliers qui entoureraient la venue au monde de Jésus.

Pourtant, les récits évangéliques enracinent Jésus dans un peuple formé par une tradition qui met en valeur des personnages, des événements à caractère programmatique, les interventions divines. La tradition primitive a présenté Jésus dans le prolongement de l’histoire de son peuple ; elle renvoie donc le croyant à ces dizaines de pages ou à ces nombreuses formules bibliques qui donnent sens et consistance dans le plan de Dieu. L’incarnation n’est pas un terme théologique abstrait. Et pourtant cette naissance n’est pas voulue par les hommes, elle ne fait pas partie d’une série. Issu du rameau de Jessé, antique et tourmenté, il n’est cependant pas produit par lui.

Selon Lc, Dieu a devancé chez Marie l’heure de la maternité ; il l’a retardée au maximum dans le couple Zacharie-Élisabeth.

Mt et Lc, chacun avec un cheminement et une perspective propres, ont tenu à dire quelque chose des circonstances qui ont accompagné la naissance de Jésus. Ils ont donc ajouté à leur évangile une partie préliminaire communément appelée « les évangiles de l’enfance ». Pourquoi ? L’exégèse va permettre de découvrir les éléments qui structurent ces deux récits et les interpréter en fonction de l’intention de chacun des auteurs.

2. Deux approches différentes d’un même événement

2.1 Quelques données communes

Mt et Lc témoignent que la tradition primitive relative à la naissance et à l’enfance de Jésus avait retenu cinq éléments qui s'imposent à eux (ce qui ne signifie pas nécessairement qu'ils soient historiques au regard de la science historique moderne):

- Jésus est né à Bethléem (cela confirme son titre de "fils de David");

- son père s’appelait Joseph et sa mère Marie;

- Marie a conçu son fils dans la virginité avant de mener vie commune avec son fiancé;

- la petite famille a vécu à Nazareth (d'où l'appellation inattendue de "Jésus de Nazareh");

- Jésus n'a fait aucune œuvre exceptionnelle durant son enfance (thème de la "vie cachée à Nazareth").

Cela veut dire qu’à un certain moment de la tradition primitive, on a supposé que la naissance et certains épisodes de l’enfance du Christ devaient contenir des éléments significatifs pour une juste compréhension de sa mission: cette conviction a donné lieu à divers écrits présentant une grande densité théologique et une admirable sobriété. D’autres récits, plus tard, associeront quelques données traditionnelles complémentaires avec des légendes invraisemblables et de plus en plus nombreuses. Les plus connus sont l’Évangile de Jacques (le "Protévangile", milieu du IIe siècle) et l’Évangile du Pseudo-Matthieu (Vè siècle), deux textes dits « apocryphes ».

On peut regretter que ces récits aient nourri une approche du Mystère du Christ développant l'incarnation du Verbe au détriment du mystère pascal, qui est pourtant le mystère central de la foi et de la réflexion théologique. Certains courants théologiques contemporains cherchent à corriger ce déplacement.

2.2 Incarnation ?

Il est étonnant que ni Lc ni Mt ne donnent à croire qu’il y a eu mouvement, déplacement du Fils de Dieu (donc préexistant) vers l’humanité. Pour eux, Jésus est venu au monde comme tout homme excepté la conception virginale. Les généalogies tiennent lieu d’anticipation de la naissance.

2.3 Deux logiques différentes

Les deux récits veulent affirmer que Jésus est Christ et Fils de Dieu dès sa conception, mais selon deux « logiques » différentes. De la sorte, les deux récits ne se recoupent pas vraiment :

Mt 1 - 2Lc 1 - 2

La généalogie de Jésus

Une annonce à Joseph

Visite de mages

Fuite en Égypte

Massacre des enfants de Bethléem

Établissement à Nazareth

Deux annonces de naissance

Deux récits de naissance

Et de circoncision accompagnée de prophéties

Deux brèves mentions de la croissance

Rencontre des deux mamans et cantique

Jésus au Temple parmi les docteurs

2.4 Situation de ces deux chapitres dans le cadre de l’ensemble du projet

Selon une logique bien mise en valeur par J.-N. Aletti, celle du rapport annonce / réalisation-confirmation, Luc place dans le récit de l’enfance ce que le lecteur découvrira plus tard : le lecteur est donc simplement introduit à une christologie qui se vérifiera ensuite; c'est de cette manière que Luc est cohérent avec sa promesse de rapporter des données dignes d’asphaleia. Notons qu'à la différence de Matthieu Luc ne peut pas cautionner la venue de mages, encore moins le récit du voyage en Égypte!

De son côté, Matthieu a placé dans le récit de l’enfance des éléments de christologie qui ne trouvaient pas de place dans le reste de l’évangile : la venue des païens à la foi dans le Christ, la confrontation avec le pouvoir politique (Hérode), l’identification à Moïse par le rachat de la mort des nouveau-nés mâles. L’ensemble est placé dans le cadre littéraire de réponses à une double question concernant l'identité de Jésus: quis ? (mise en scène des éléments qui permettent de dire que Jésus est fils de David et nouveau Moïse…) et unde ?[1] (comment se fait-il que Jésus soit né à Bethléem et qu’on ne le sache pas, puisqu’on le connaît comme Nazaréen ?).


[1] K. Stendahl, The School of St. Matthew an its Use of the Old Testament, Uppsala, 1959.

3. Un genre littéraire particulier

Malgré les apparences, les deux récits ne sont "biographiques" que de manière très lâche ; en particulier celui de Lc. C’est aujourd’hui difficile à accepter tellement la lecture historiciste est ancrée dans l’histoire de la chrétienté.

Mt et Lc ont un souci théologique et narratif tel qu’ils ne se contentent pas de satisfaire au goût du merveilleux de leur époque (et du nôtre ?) : ils élaborent un véritable enseignement médiatisé par des récits à caractère historique.

La clef d’interprétation de Mt et de Lc doit être trouvée dans le cadre d’un genre littéraire défini par ces intentions.

Que pouvaient savoir les évangélistes ? Quelles étaient leurs sources, leur intention catéchétique ?

La question : Comment déterminer la part entre histoire et fiction littéraire ? P. ex. comment se fait-il qu’il y a tant d’éléments qui correspondent à l’A.T. et qui laissent alors penser que les auteurs ont voulu puiser dans les figures vétérotestamentaires les formes narratives permettant de donner corps et paroles à Marie, Joseph, l’ange, Zacharie, Elisabeth, Anne ? Une fois qu’on a mis de côté ce qui paraît création littéraire, que reste-t-il ?

P. Grelot : On peut présumer que les récits reposent sur des traditions familiales, qui étaient plutôt du côté de Joseph que de Marie, mais les traditions ont été reprises et transformées dans une perspective apologétique. Luc en fait une composition littéraire très soignée, mais sans laisser paraître ses sources, comme à son habitude, imitant le style de la Septante. La mise en œuvre des traditions reçues fait l’objet d’une réflexion théologique – christologique – qui qualifie la nature même des textes proposés.

4 Pourquoi Bethléem ?

C’est la ville de Jessé, père de David : 1 Sm 16,1 : « Jusques à quand resteras-tu à pleurer Saül, alors que moi je l’ai rejeté pour qu’il ne règne plus sur Israël ? Emplis d’huile ta corne et va ! Je t’envoie chez Jessé le Bethléemite, car je me suis choisi un roi parmi ses fils. » 17,12 : David était le fils d’un Éphratéen de Bethléem de Juda, qui s’appelait Jessé et qui avait huit fils.

Par la suite, la mention de Bethléem renvoie à la figure royale du messie descendant de David. Ainsi, Mi 5,1-7 :

Toi Bethléem, Éphrata, le moindre des clans de Juda, c’est de toi que me naîtra celui qui doit régner sur Israël ; ses origines remontent au temps jadis, aux jours antiques. C’est pourquoi il les abandonnera jusqu’au temps où aura enfanté celle qui doit enfanter. Alors le reste de ses frères reviendra aux enfants d’Israël. Il se dressera, il fera paître son troupeau par la puissance de Yahvé, par la majesté du nom de son Dieu. Ils s’établiront, car alors il sera grand jusqu’aux extrémités du pays. Celui-ci sera paix ! Assur, s’il envahit notre pays, s’il foule notre sol, nous dresserons contre lui sept pasteurs, huit chefs d’hommes ; ils feront paître le pays d’Assur avec l’épée, le pays de Nemrod avec le glaive. Il nous délivrera d’Assur s’il envahit notre pays, s’il foule notre territoire. Alors, le reste de Jacob sera, au milieu des peuples nombreux, comme une rosée venant de Yahvé, comme des gouttes de pluie sur l’herbe, qui n’espère point en l’homme ni n’attend rien des humains. Alors, le reste de Jacob sera, au milieu des peuples nombreux, comme un lion parmi les bêtes de la forêt, comme un lionceau parmi les troupeaux de moutons : chaque fois qu’il passe, il piétine, il déchire, et personne ne lui arrache sa proie.

Parmi les textes liés à ce courant se trouve l’annonce de la jeune fille qui enfante en Is 7,14-15 : Le Seigneur vous donnera un signe : Voici, la jeune fille est enceinte, elle va enfanter un fils et elle lui donnera le nom d’‘Emmanuel. Il mangera du lait caillé et du miel jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien. Car avant que l’enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, elle sera abandonnée, la terre dont les deux rois te jettent dans l’épouvante.

La lecture de ce texte doit être poursuivie par les autres textes du « cycle de l’Emmanuel » en Is 9 et 11.

5. La salutation de l’ange à la fille de Sion

Le récit de l’annonce à Gédéon a beaucoup servi à l'évangéliste. En effet, on lit en Jg 6, 12 : « Le Seigneur  avec toi, vaillant guerrier ! » On trouve aussi dans le livre de Ruth : « Le Seigneur avec vous ! » (2, 4). Ce parallélisme suggère que la formule est plus une déclaration qu’un souhait.   

« Réjouis-toi ! Ne crains pas ! Le Seigneur est avec toi ! ». Ces formules de salutation font immédiatement penser aux promesses de salut adressées à la « Fille de Sion » dans les livres d’Isaïe, de Sophonie et de Zacharie. Il s’agit d’une joie particulière : la « joie messianique ». La liste pratiquement complète est: Jg 6,12; Is 7,4.14; 12,6; 40,9; 54,1; So 3,14-18; Za 2,14; 9,9; Jl 2,21-27. Le contexte est toujours celui de la précarité de la situation de Jérusalem puisque ses habitants sont en exil, sauf des personnes pauvres ou âgées… Pourtant, Dieu annonce : « Ne crains pas ! » Alors que tous pensent qu’il a abandonné son peuple, le prophète annonce : « Yahvé ton Dieu est au milieu de toi ! » De cette manière, le personnage individuel de Marie s’élargit pour devenir figure représentant son peuple.

« Fille de Sion » = Jérusalem : Mi 1, 13 ; 4, 8-14 ; Is 1, 8 ; 10, 32 ; 16, 1 ; 37, 21-35 ; 52, 2 ; 62, 11 ; Jr 4, 31 ; 6, 2.23 ; So 3, 14 ; Za 2, 14 ; 9, 9

Ainsi, il vaudrait mieux commencer la prière du "Je vous salue, Marie" avec cette exclamation: "Réjouis-toi!" (sauf si l'on médite sur les étapes de la Passion?).

"Tu as trouvé grâce auprès de Dieu" : cela est dit d'Abraham en Gn 18, 3.

"Comblée-de-grâce" : « kekharitôménè » : c'est un passif 'théologique', car c'est Dieu qui en est la cause. Marie a été et demeure gratificata. La forme verbale (verbes en – ou oûn) a valeur "causative[1]. Marie a bénéficié d’une manière exceptionnelle de la faveur divine. Personne n’avait reçu jusque là une telle qualification.

Le rôle de l’Esprit Saint en Lc 1, 35

"L’Esprit Saint viendra sur toi et la dynamis du Très-Haut te couvrira de son ombre."

La formule vient surtout de la fin du livre de l'Exode, passage qui conclut toute l'histoire de la construction de l'Arche d'Alliance par Moïse en racontant comment Dieu l'a consacrée et en a fait sa demeure. Il est dit notamment en 40, 35 que la nuée « la recouvrait de son ombre et la gloire de Yhwh remplit la Demeure ».[2]

En Lc 22, 69, l'expression « dynamis de Dieu » désigne Dieu lui-même ; le grand prêtre s’exclame : « … fils de Dieu ! »

Présence au-dessus, présence au-dedans. Ce trait de la conception de Jésus sera manifesté lors du baptême de Jésus : l’Esprit Saint sur lui qui le consacre comme Fils bien-aimé (3, 22) ; puis dans le récit parallèle de la voix céleste lors de la Transfiguration (9, 34) avec en plus la mention de la gloire divine. Le fruit du sein de Marie est comparé à la gloire de Dieu dans la Tente du Rendez-vous !


[1] Bonne présentation dans I. de  La Potterie, Marie dans le mystère de la Nouvelle Alliance, p. 51-55.

[2] Voir R. Laurentin, Structure et théologie de Luc I-II, p. 73-79.

6. Marie auprès d’Élisabeth

Maternité et chant de victoire: deux thèmes pourtant contradictoires !

Quelle est la motivation du voyage de Marie ? On répond spontanément qu’elle est poussée par la charité… C’est probable, mais aucun élément dans le texte ne le laisse entendre. Comme on le verra, la perspective de Luc est principalement prophétique et non morale :

1- Première étape de la réponse (au niveau événementiel) : Marie met en pratique l’invitation de l’ange concernant sa vieille cousine. Elle est un bon disciple.

2- Deuxième étape (niveau du but poursuivi par Lc) : cela permettra à Marie d’entendre une deuxième « annonciation ».

6.1  La scène

Marie ne prend pas le temps de s’annoncer et Élisabeth sera surprise de la voir à sa porte, puisque le double fait qu’elle se tienne cachée et que son mari soit muet avait pour conséquence que personne ne savait qu’elle était enceinte. Élisabeth devine immédiatement que, si Marie sait qu’elle est enceinte, c’est qu’elle a eu une révélation de la part de Dieu.

Élisabeth reçoit un charisme prophétique qui révèle le secret de la maternité de Marie et de l’identité de son fils.

Elle poursuit en adressant une bénédiction à l’égard de la jeune femme.

6.2  Les reprises de l’A.T.

Derrière la superficie de la scène se trouve un message codé que la comparaison attentive avec certains textes de l’A.T. fait apparaître comme une interprétation typologique de l'Arche d'Alliance.

En effet, voici ce qu’on lit en 2 Sm 6, 9, récit qui rapporte l’intention de David d’introduire l’Arche d’Alliance dans sa capitale : « David eut peur du Seigneur et dit : "Comment l’arche du Seigneur entrerait-elle chez moi ?" Ainsi David ne voulut pas conserver l’arche du Seigneur chez lui, dans la Cité de David, et il la conduisit chez ‘Obed-Édom de Gat. L’arche du Seigneur demeura trois mois chez ‘Obed-Édom de Gat, et le Seigneur bénit ‘Obed-Édom et toute sa famille. » ‘Obed est synomyme de « ‘èbèd », qui signifie en hébreu esclave, serviteuri.

Les mots mis en italiques se retrouvent dans le récit de la Visitation : Élisabeth bénit Marie et son enfant ; Marie demeure trois mois chez elle. David envoie l’arche chez Serviteur d’Édom ; Dieu a jeté les yeux sur sa servante. Le tout dans une ville de Juda. La correspondance verbale n’est certainement pas un hasard.

Interprétation : Jésus est présenté comme la nouvelle Alliance et sa mère reçoit les traits de l’Arche qui contenait les tables de l'Alliance mosaïque.

Une autre ligne d’interprétation se trouve dans le recours à un autre passage du 2ème livre de Samuel, chapitre 24, verset 21 : « Arauna dit : "Pourquoi Monseigneur (’adonî) le roi est-il venu chez son serviteur ?" Et David répondit : "Pour acquérir de toi cette aire, afin de construire un autel à Yahvé. Ainsi le fléau s'écartera du peuple." » J. A. Fitzmyer donne cette interprétation : « That it eventually suggests putting Jesus on a level with Yahweh would have to be admitted; that it has regal connotations is also possible. However, when Luke wants to get across the role of Jesus as king, he calls him precisely that. Thus it seems better to limit the meaning of the phrase as used here” (The Gospel according to Luke, I-IX, p. 365). Cf. Lc 19, 38, qui reprend la citation traditionnelle de Ps 118, 26, mais en y ajoutant le titre de roi, et avec la présence du vocabulaire de la bénédiction associé à celui de l’avènement (erchomai), tout comme en Lc 1, 42-43. De plus, l’usage de Ps 110, identifiant le roi messianique au « Seigneur » va dans le sens d’une interprétation royale de « la mère de mon Seigneur ».

Le tressaillement de l’enfant d’Élisabeth : cf. la danse de David devant l’arche sur le trajet vers Jérusalem (2 Sm 6, 12-17).

6.3  Le personnage d’Élisabeth et la bénédiction

Rapprocher de la relation entre Noémie et Ruth ? Noémie est vieille ; elle n’est pas stérile mais veuve et ses enfants sont morts : c’est Ruth qui lui donnera une espérance, pas n’importe laquelle, puisque ‘Obed[1] sera le grand-père de David. Noémie est originaire de Bethléem, Ruth est une étrangère ; Élisabeth est d’une famille sacerdotale, doublement notable puisque installée à Jérusalem, Marie est d’un village lointain et non-judéen.

Élisabeth : reprend le nom de l’épouse d’Aaron, ’Élisha‘ (fille d’‘Ammînadab, Ex 6,23)…

Donc le couple Zacharie-Élisabeth unifie les figures du patriarche et du prêtre. Double teneur de la bénédiction accordée à Marie et au fruit de son sein.

Bénédiction de femmes : Jg 5,24 : « Bénie entre les femmes soit Ya‘el, entre les femmes qui habitent les tentes, bénie soit-elle ! » Jdt 13,11.18 : En entrant dans la ville, Judith clame aux portiers : « Le Seigneur notre Dieu avec nous pour exercer sa puissance en Israël ! » Puis Ozias la bénit : « Sois bénie, ma fille, par le Dieu Très-Haut, plus que toutes les femmes de la terre ; et béni soit le Seigneur Dieu, Créateur du ciel et de la terre, lui qui t’a conduite pour trancher la tête du chef de nos ennemis ! »

Autre texte, mais plus lointain : Dt 7, 12-14 : Pour avoir écouté ces coutumes, les avoir gardées et mises en pratique, Yhwh ton Dieu te gardera l’alliance et l’amour qu'il a jurés à tes pères. Il t'aimera, te bénira, te multipliera ; il bénira le fruit de ton sein et le fruit de ton sol, ton blé, ton vin nouveau, ton huile, la portée de tes vaches et le croît de tes brebis, sur la terre qu'il a juré à tes pères de te donner. Tu recevras plus de bénédictions que tous les peuples. Nul chez toi, homme ou femme, ne sera stérile, nul mâle ou femelle de ton bétail.


[1] Le même qui accueille l’Arche en 2 Sm 6,9-10 ?

6.4 Le chant de Marie

6.2.1 Les chants de femmes dans l’A.T.

1- Myriam, sœur d’Aaron et prophétesse, entraîne les autres femmes à répondre au cantique de Moïse et des Israélites une fois le péril égyptien définitivement passé (Ex 15, 20-21). Elles dansent en chœurs et chantent un refrain guerrier en l’honneur de Yhwh « car il s’est couvert de gloire ».

2- Le chant de Déborah (et de Baraq, Jg 5) après la victoire.

3- La fille de Jephté sort à la rencontre du roi «en dansant au son des tambourins» (Jg 11, 34).

4- Anne adresse sa louange au Dieu juge fidèle (1 Sm 2, 1-10).

5- Toutes les femmes sortent au-devant de Saül accompagné du jeune David « pour chanter en dansant au son des tambourins » (1 Sm 18, 6-7).

6- Le récit le plus solennel, long et détaillé est celui par lequel se conclut la geste de Judith. Elle prend la tête des femmes pour former un immense chœur qu’accompagnent les hommes. « Au milieu de tout Israël, Judith entonna ce chant d’action de grâces et tout le peuple clama l’hymne… » (Jdt 5,12 – 16,17).

De cette manière, le Magnificat a une allure de chant guerrier (?!) : « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes » (cf. cantique de Moïse) ; « Il renverse les puissants de leur trône ».

6.2.2 « Bienheureuse ! » (v. 48)

« Zilpa, la servante de Léa, enfanta à Jacob un second fils. Léa dit : "Bienheureuse je suis ! Les femmes me diront bienheureuse !" et l’appela ’Asher » (Gn 30, 12-13). Le garçon est fils de Jacob et d’une servante, mais sa naissance a comblé de joie Léa, la femme légitime, la maîtresse de maison : elle se l’attribue aussitôt et sans mal comme fils. La servante en est comme dépossédée… Marie enfante comme une servante ; elle se réjouit comme épouse légitime.

6.2.3 L’humilité

Humilité ou humiliation ? Agar l’Égyptienne est humiliée par Sara et l’ange lui demande de le supporter, de rester à la maison ; puis il lui annonce le destin de l’enfant qu’elle porte dans les termes que reprendra Luc à propos de Marie (comme Agar, elle se déclare « servante ») et de Jésus… Faut-il rapprocher les deux humiliations ? Ph. Lefebvre : oui[4]. Marie est-elle humiliée du fait d’être enceinte en dehors du mariage ? Même si sa maternité illégale avait été perçue par l’entourage, elle a su relativiser l’opinion des autres sur elle : la précocité de sa maternité est sous l’autorité divine elle-même.

Visitation : le Magnificat tranche par l’absence de tout élément révélateur : Marie n’est pas prophète de son fils, elle est passive, elle écoute, à la différence de Zacharie qui définit la mission de son fils. Souci d’objectivité, ne faisant intervenir que des témoins externes ?

7. La naissance

7.1 Le recensement[5]

Aucun témoignage d’un recensement général impérial sous le règne d’Auguste. S’il y en a eu un, il ne devait pas s’étendre à la Palestine, celle-ci étant un royaume indépendant, gouverné par Hérode, associé à Rome, mais sans faire partie de l’empire.

Il y a bien eu un fonctionnaire romain nommé Quirinius qui supervisa un recensement en Palestine, mais… en 6 ap. J.C., quand Rome démit le fils d’Hérode, Archélaüs, après dix ans de règne, et assuma le contrôle direct de la Judée et de la Samarie. À ce moment-là, Jésus avait environ douze ans…

Aucune règle romaine n’obligeait à un long voyage : l’enregistrement avait lieu là où on vivait ou dans une ville proche disposant des postes administratifs (taxation). Et les femmes et enfants n’avaient pas à être présents…

7.2 La maison de Joseph ?[6]

Katalyma : Mc 14, 14 et Lc 22, 11 : ce terme désigne la salle où Jésus s'en va prendre le repas du Shabbat avec ses disciples. Il ne s'agit certainement pas d'une auberge (pandocheion, voir Lc 10, 34), même si le sens est possible.Nous sommes sûrement dans la maison de Joseph, mais la présence d'autres personnes conduit à choisir un lieu discret pour la naissance; ce sera dans la pièce où on rentrait les animaux le soir. Il n'y a donc pas à insister sur un prétendu refus de loger la Sainte-Famille...

7.3 Visite des bergers

Suite à une "apocalypse" dont les anges sont les intermédiaires, les bergers deviennent les premiers évangélisés. On est ici en pleine théologie lucanienne, tout à fait conforme à Lc 4, 18: "Il m'a envoyé évangéliser les pauvres". Du coup, ils apprendront à Marie que son fils est le Sauveur ; tout comme ils apprendront de Marie que le Sauveur c’est son fils.

Rencontre de l’humain, dans le sens du général (l’oikouménè) au particulier (la crèche) et du grand (César) au petit (bréphos), et du céleste, dans le sens du Ciel (ouranos) à la terre (), et du grand (anges du Seigneur) aux petits (bergers).

8. L'Annonciation par Siméon au Temple (Lc 2, 21-40)

8.1  La circoncision et le don du nom (v. 21)

À lier avec l’épisode suivant.

L’important pour Luc semble être davantage la dénomination (Jésus reçoit le nom par lequel il sera désormais identifié) plus que la circoncision.

8.2  Le récit

Voir le récit de la présentation de Samuel par sa mère (accompagnée de son mari?) pour comprendre pourquoi Lc estime indispensable que l’enfant soit présent.

R. E. Brown, J.A. Fitzmyer : le récit actuel combine plusieurs sources (cantique de Syméon) et des remaniements (insertion du cantique) notamment la combinaison d’une notice sur l’offrande de purification de la mère après les couches (22a.24 – d’où la présence d’un Ancien préposé à ce rite) et d’une notice sur l’offrande du premier-né (22b-23 – sans mention des 5 shekels requis) transformée en présentation sur le modèle de Samuel. Lc ne maîtrise visiblement pas la législation palestinienne[1]

8.3  La présentation du premier-né ?

Si Marie est de descendance sacerdotale – ce qui semble le plus probable – il n’est pas normal que Jésus soit présenté. La citation qui rappelle le rite du rachat du premier-né semble étrangère au contexte. Tandis que celle qui rappelle le sacrifice de purification (Lv 12 – pour le pardon des péchés que la jeune mère aurait commis au cours du travail d’accouchement, cf. Talmud) est bien à sa place.

Lv 12, 6-8 : « Quand sera achevée la période de sa purification, que ce soit pour un garçon ou pour une fille, elle apportera au prêtre, à l’entrée de la Tente du Rendez-vous, un agneau d’un an pour un holocauste et un pigeon ou une tourterelle en sacrifice pour le péché. Le prêtre l’offrira devant Yahvé, accomplira sur elle le rite d’expiation et elle sera purifiée de son flux de sang. Telle est la loi concernant la femme qui enfante un garçon ou une fille. Si elle est incapable de trouver la somme nécessaire pour une tête de petit bétail, elle prendra deux tourterelles ou deux pigeons, l’un pour l’holocauste et l’autre en sacrifice pour le péché. Le prêtre fera sur elle le rite d’expiation et elle sera purifiée. »

Aucun texte ancien ne mentionne que l’enfant avait à être présenté. Luc rassemble et utilise les commandements bibliques pour servir un dessein qui lui est propre (C. Perrot).

Siméon était-il prêtre ou simplement l’un des 24 Anciens (non prêtres) qui, à tour de rôle, se tiennent à la porte Nicanor (?) pour recevoir les femmes mères à l’issue de leur période de purification ?

eivj shmei/on avntilego,menon : cf. Jr 15, 10 : "Malheur à moi, ma mère, car tu m’as enfanté, homme de rîb et homme de jugement pour tout le pays."

8.4  Anne la prophétesse

Anne, fille de Phanouel : Anne-de-la-Sainte-Face.

Cantiques de femmes:

Ex 15,20-21 : Miryam, la prophétesse, sœur d’Aaron, prit en main un tambourin et toutes les femmes la suivirent avec des tambourins, formant des chœurs de danse. Et Miryam leur entonna : "Chantez pour le Seigneur, car il s’est couvert de gloire, il a jeté à la mer cheval et cavalier."

Jg 4, 4 : En ce temps-là, Déborah, une femme prophétesse, femme de Lappidot, jugeait Israël.

Pour montrer que l’apparition de Jésus est en rendez-vous avec le maillon des femmes prophètes de l’A.T. Mais il ne leur est pas demandé ici d’annoncer quelque chose : seulement de louer et de prêcher.

Anne est de la tribu d’’Asher[2], un groupe traditionnellement établi en Haute-Galilée, du côté de la mer, mais elle a décidé qu’un(e) prophète(sse) ne peut mourir qu’à Jérusalem : elle y est montée. C’est ce que Jésus accomplira à son tour (cf. Lc 13, 33). La descendante de Léa, via la servante Zilpa[3] ; elle va à la rencontre d’une autre servante, non de Jacob, mais du Seigneur.

Luc mentionne la période de virginité qui a précédé au mariage d’Anne ; comme si cela n’allait pas de soi : toute femme était vierge avant son mariage. L’enfance d’une fille ne compte pas dans un CV. Pourquoi donc mentionner cette période ?

- pour suggérer un lien avec la petite Marie, vierge ;

- pour dire que les sept années du mariage ne sont qu’une étape secondaire entre deux célibats, celui de la virginité et celui du veuvage consacré.

Mariage de sept ans : parfait, accompli à la perfection, donc achevé. Elle aurait pu se marier de nouveau ; mais elle a choisi le célibat pour le service du Seigneur dans le Temple, pour la contemplation de la Face du Seigneur. Comme si elle n’avait été mariée que pour accomplir la loi du mariage, tandis que son cœur était déjà au service de Dieu. Comme pour dire que son célibat n’est pas la conséquence de la stérilité ou d’une autre incapacité au mariage, mais un choix d’amour. Elle est vraiment au service du Seigneur qu’elle a aimé depuis toujours ; elle n’aime pas le fantôme de son mari défunt ; elle ne cherche pas à remplir ses journées d’occupations pieuses. Elle aussi a consacré sa vie (84 ans !) à l’attente.

La vieille prophétesse Grâce-de-la-Sainte-Face, fille – par la servante – de Bienheureux-’Asher, loue le Seigneur avec la jeune servante et bienheureuse Myriam - Comblée de grâce.


[1] Ce qui infirme l’hypothèse d’une information auprès de Marie tout comme le récit ne suppose pas la virginité in partu(Fitzmyer, p. 424 et 426).

[2] Gn 49, 20 : ’Asher, son pain est gras, il fournit des mets de roi. Dt 33, 24-25 : Moïse dit sur ’Asher : "Béni soit ’Asher entre tous les fils ! Qu’il soit privilégié parmi ses frères et qu’il baigne son pied dans l’huile ! Que tes verrous soient de fer et d’airain et que ta sécurité dure autant que tes jours !"

[3] Gn 30, 12-13 : Zilpa, la servante de Léa, enfanta à Jacob un second fils. Léa dit : "Pour ma félicité ! Car les femmes me féliciteront". Et elle l’appela ’Asher.

9. Le recouvrement au Temple

« Ton père et moi » : cf. « Ton père et ta mère honoreras. »

Joseph et Marie allaient chaque année au Temple ; lors d’un de ces pèlerinages, ils y laissent malgré eux leur fils. Cf. Elqana et Anne pour leur fils Samuel.

Pourquoi les parents de Jésus ne comprennent-ils la portée de sa réponse après toutes les annonces qu'ils ont entendues? Et pourquoi ne lisons-nous plus ici de mention de l'action de l’Esprit Saint ? Pour mettre en valeur la prudence des uns et des autres ? En réalité, ce récit provient d'une source différente des autres et Luc ne l'a pas retouchée en fonction de ce qui a été dit précédemment.

10. Le récit de Matthieu: Les Écritures sont accomplies en Jésus, fils de David

En rétrospective : à la différence de Luc, Matthieu a placé dans le récit de l’enfance des éléments de christologie qui ne trouvaient pas de place dans le reste de l’évangile : la venue des païens à la foi dans le Christ, la confrontation avec le pouvoir politique (Hérode), l’identification à Moïse par le rachat de la mort des nouveau-nés mâles. L’ensemble est placé dans le cadre littéraire du quis ? (fils de David…) et unde ? (commment se fait-il que Jésus soit né à Bethléem et qu’on ne le sache pas, puisqu’on le connaît comme Nazaréen ?).

Un récit guidé par les songes de Joseph (cinq songes en Mt 1-2)…

La généalogie : la Providence agit par des voies régulières (et irrégulières…) pour aboutir au fils de David (par Joseph).

L’hommage des nations païennes : cf. Nb 24, 27 + Ps 72

Jésus fils d’Israël, nouveau Moïse : Pharaon et Hérode, rois cruels opposés au plan de Dieu.

Nazareth : Jésus fils de Joseph l’ouvrier en bâtiment/bois

Bethléem : les mages viennent voir l’enfant dans la maison de Joseph ? En envisageant son retour en Palestine, Joseph pense d’abord à la Judée, donc Bethléem.

11 L’annonciation à Joseph

En songe.

Éviter à tout prix d’imaginer comment Joseph a pu réagir dans le concret : tout le but du récit est de proclamer deux vérités indépendantes : Marie a conçu dans la virginité [donc sans Joseph] ; l’enfant doit être reconnu comme fils de David avec mission de sauver le peuple de ses péchés précisément par Joseph.

Mt donne plus d’importance que Mc et Lc à Jésus comme « fils de David » ; dans Lc, la foule n’acclame pas Jésus entrant à Jérusalem « fils de David » mais « celui qui vient, le Roi au nom du Seigneur ».

Mt ne connaît pas (ici comme en de nombreux autres passages) le rôle de l’Esprit Saint dont Luc fait un usage abondant…

À noter : comment le fils de David doit-il sauver des péchés ? Mt force l’image de David en lui associant une image qui ne lui est pas reliée.

Joseph décide de répudier sa fiancée. Comment comprendre cette décision?

Deux alternatives :

Saint Jean Chrysostome donne cette explication : Joseph décide de répudier celle qu’il croit adultère. Avec bonté cependant, puisqu’il le fait dans le secret – ce qui rend bizarre cette justice qui à la fois s’accorde à la Loi et l’adapte en l’enfreignant.

Pour Justin et Jérôme, Joseph est convaincu de l’innocence de Marie ; il la cache… en l’abandonnant. Ce qui est plutôt bizarre...

X. Léon-Dufour conseille d'éviter de chercher dans l’ordre du vécu.

Source du questionnement : il y a bien une « annonciation » à Joseph, mais elle est en dépendance d’un autre but : donner une valeur théologique au rôle de Joseph « fils de David », qui est d’ancrer le fils de Marie dans la lignée davidique et non de se retirer devant Dieu et de garder dans le secret l’intervention de celui-ci en sa fiancée. « Ne crains pas… car, certes, ce qui a été engendré en elle vient de l’E.S., mais elle enfantera un fils et tu l’appelleras du nom de Jésus… » (XLD).

Trois clefs de lecture décisives :

1- un homme juste ne peut pas répudier en secret celle qui lui est accordée en mariage : il n’a pas le choix, soit il l’épouse, soit il la répudie officiellement ; la décision de Joseph conduit à penser qu’il est en face d’une situation spéciale ;

2- l’expression « ne crains pas » renvoie aux annonces des prophètes de l’exil ; Joseph est donc en attitude de crainte religieuse : il craint Yahvé[9] ;

3- Joseph connaît la prophétie d’Is 7 selon le texte de la Septante; il sait qu’un jour le Messie naîtrait d’une vierge ;

Joseph sait donc que c’est Yahvé qui est à l’origine de la conception de l’enfant, quelle que soit la manière dont celle-ci s’est réalisée ; non prévenu, il ne se sait pas concerné, il choisit de se mettre à l’écart.

12. Les mages d’Orient

Impossible de comprendre le récit de la visite des mages auprès de Jésus sans tenir compte de la prophétie de Balaam en Nb 24,15-17 : "Oracle de Balaam, oracle de l’homme au regard pénétrant, oracle de celui qui écoute les paroles de Dieu, de celui qui sait la science du Très-Haut. Il voit ce que Shaddaï fait voir, il obtient la réponse divine et ses yeux s’ouvrent. Je le vois - mais non pour maintenant, je l’aperçois - mais non de près : Un astre issu de Jacob devient chef, un sceptre se lève, issu d’Israël. Il frappe les tempes de Moab et le crâne de tous les fils de Seth."

A cette annonce est liée celle de Michée 5,1-3 : « Toi Bethléem, Éphrata, le moindre des clans de Juda, c'est de toi que me naîtra celui qui doit régner sur Israël ; ses origines remontent au temps jadis, aux jours antiques. C'est pourquoi il les abandonnera jusqu'au temps où aura enfanté celle qui doit enfanter. Alors le reste de ses frères reviendra aux enfants d'Israël. Il se dressera, il fera paître son troupeau par la puissance de Yahvé, par la majesté du nom de son Dieu. Ils s'établiront, car alors il sera grand jusqu'aux extrémités du pays. Celui-ci sera paix ! »

L'image de chef se trouve aussi dans un autre texte que les chrétiens pouvaient interpréter comme messianique:

2 Sm 5,2 : « Autrefois quand Saül régnait sur nous, c'était toi qui sortais et rentrais avec Israël, et le Seigneur t'a dit : "C'est toi qui paîtras mon peuple Israël et c'est toi qui deviendras chef d'Israël." 1 Ch 11, 2 : Autrefois déjà, même quand Saül régnait sur nous, c'était toi qui rentrais et sortais avec Israël, et le Seigneur ton Dieu t'a dit : "C'est toi qui paîtras mon peuple Israël et c'est toi qui seras chef de mon peuple Israël". »

L’or, l’encens et la myrrhe

Le choix des produits typiques de l'Arabie permet de mentionner deux autres écritures:

1- le Ps 72,10-11: « Les rois de Tarsis et des îles rendront tribut. Les rois de Saba et de Seba feront offrande ; tous les rois se prosterneront devant lui, tous les païens le serviront. »

2- et Is 60, 5s: « Tu verras et seras radieuse, ton cœur tressaillira et se dilatera, car les richesses de la mer afflueront vers toi, et les trésors des nations viendront chez toi. Des multitudes de chameaux te couvriront, des jeunes bêtes de Madiân et d'Épha ; tous viendront de Saba, apportant l’or et l’encens et proclamant les louanges de Yahvé ».

Donc les mages rassemblent trois figures : savants, prophètes (Balaam) et rois (Ps 72 & Is 60).

"Ils se prosternèrent"

Faut-il donner à proskynéô le sens fort d’adorer [Dieu] ? Pas nécessairement chez Matthieu : voir Mt 18, 26 (le débiteur se prosterne devant son maître). Hérode promet lui aussi d’aller se prosterner devant l’Enfant, certainement pas pour l’adorer comme un Dieu.

Le voyage en Égypte

Jr 31,15-16 : À Rama, une voix se fait entendre, une plainte amère ; c’est Rachel qui pleure ses fils. Elle ne veut pas être consolée pour ses fils, car ils ne sont plus. Ainsi parle Yahvé : "Cesse ta plainte, sèche tes yeux ! Car il est une compensation pour ta peine oracle de Yahvé ils vont revenir du pays ennemi."

Mt sait peu de choses sur le voyage en Égypte. Il ne peut donc que reprendre le texte d’Ex 4, 19-20 : « Yahvé dit à Moïse en Madian : "Va, retourne en Égypte, car ils sont morts, tous ceux qui cherchaient à te faire périr." Moïse prit sa femme et son fils, les fit monter sur un âne et s’en retourna au pays d’Égypte. » L’Égypte, refuge traditionnel de ceux qui se trouvaient en danger en Judée : 1 R 11, 40 ; 2 R 25, 25-26 ; Jr 26, 20-21. Trois ou quatre jours étaient suffisants, par les routes traditionnelles.

Gn 39,19-20 : Rachel mourut et fut enterrée sur le chemin d’Éphrata - C’est Bethléem. Jacob dressa une stèle sur son tombeau; c’est la stèle du tombeau de Rachel, qui existe encore aujourd’hui.

« Nazôraios » : on ne sait pas à quel terme araméen correspond ce mot. Ni à quel passage vétérotestamentaire Mt fait référence. Peut-être un surnom donné primitivement à Jésus ou aux chrétiens par les gens de l’extérieur.

13. Autres références scripturaires

Mt 4,15 : « Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée et, laissant Nazara, vint s'établir à Capharnaüm, au bord de la mer, sur les confins de Zabulon et de Nephtali, pour que s'accomplît l'oracle d'Isaïe le prophète : Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Route de la mer, Pays de Transjordane, Galilée des nations ! Le peuple qui demeurait dans les ténèbres a vu une grande lumière ; sur ceux qui demeuraient dans la région sombre de la mort, une lumière s'est levée. »

« D’Égypte, j’ai appelé mon fils ». Os 11,1-4 : Quand Israël était jeune, je l’aimai, et d’Égypte j’appelai mon fils. Mais plus je les appelais, plus ils s’écartaient de moi ; aux Baals ils sacrifiaient, aux idoles ils brûlaient de l’encens. Et moi j’avais appris à marcher à Éphraïm, je le prenais par les bras, et ils n’ont pas compris que je prenais soin d’eux ! Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour ; j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m’inclinais vers lui et le faisais manger.

« Il sera appelé Nazôréen » : origine ? Sans doute de nazir. Pour justifier que Jésus soit habitant de Nazareth.

Voir aussi plus loin en Mt : Is 8,23 : « Comme le passé a humilié le pays de Zabulon et le pays de Nephtali, l’avenir glorifiera la Route de la mer, au-delà du Jourdain, le district des nations. »

14. Le genre littéraire de Mt 1-2

« On ne saurait nier la difficulté d’affirmer l’historicité du récit : les faits se rangent aisément dans une catégorie connue du folklore, les dangers courus par un grand homme, et auxquels il échappe comme par miracle, ou par miracle. On cite Sargon, Cyrus, Romulus, etc. Chez les Juifs, il suffisait de rappeler Moïse sauvé des eaux, dont l’histoire est racontée par Josèphe en des termes qui se rapprochent de ceux de Matthieu. La critique historique pourrait incliner à reconnaître à ces récits un caractère légendaire sans rien sacrifier de la carrière surnaturelle de Jésus. C’est, dirait-on, parce qu’il s’est fait reconnaître comme le Messie par ses miracles, que Jésus a été assimilé sur ce point aux héros les plus illustres de l’histoire. Si cela était nécessaire, on verrait dans ces récits un genre littéraire ayant ses lois propres, qu’il faudrait interpréter d’après ces lois, même dans une histoire inspirée, comme un hors-d’œuvre, une introduction symbolique à l’action de Jésus, sauveur d’Israël et des Gentils, méconnu par Israël, reconnu par les Gentils » (M.-J. Lagrange, Évangile selon saint Matthieu, p. 40).

« Il est extrêmement douteux qu’Hérode se soit le moins du monde intéressé à l’enfant Jésus. Un enfant ne peut comploter ni être une menace, et Hérode était si malade qu’on ne peut pas croire qu’il se soit préoccupé d’un ennemi potentiel une génération plus tard. Il se souciait des dangers imminents et, en cela, Bethléem était une sérieuse source d’inquiétude. » Par conséquent la fuite en Égypte est fortement probable : Joseph évite la police d’Hérode, toujours à l’affut du messie davidique à naître (J. Murphy O-Connor, Jésus et Paul, deux vies parallèles, p. 26-27).

15. La naissance inséparable de la mission du Fils

L’Incarnation est véritablement, de la part du Fils de Dieu, une kénose, un « dépouillement » de la gloire qu’il possède de toute éternité. D’autre part, cet abaissement du Fils de Dieu n’est pas une fin en soi ; il tend plutôt à la pleine glorification du Christ, jusque dans son humanité : « C’est pourquoi Dieu l’a élevé au-dessus de tout ; il lui a conféré le Nom qui surpasse tous les noms, afin qu’au Nom de Jésus, aux cieux, sur terre et dans l’abîme, tout être vivant tombe à genoux, et que toute langue proclame : "Jésus Christ est le Seigneur, pour la gloire de Dieu le Père" » (Ph 2, 9-11).[11]

16. La conception virginale

16.1 Jeune fille ou vierge ?

Le texte hébreu d’Is 7, 14 cité par Mt ne comporte pas le terme désignant une femme vierge. Comment se fait-il que la citation de Mt ait ce terme ? En hébreu, ‘almah, signifie "jeune fille nubile". Voir : Gn 24,43 : « La jeune fille qui sortira pour puiser, à qui je dirai : "S’il te plaît, donne-moi à boire…". Ex 2, 8 : « "Va !", lui répondit la fille de Pharaon. La jeune fille alla donc chercher la mère de l’enfant. » Ps 68, 26 : « Les chantres marchaient devant, les musiciens derrière, les jeunes filles au milieu, battant du tambourin. » Ct 1, 3; 6, 8. Prov 30, 19.

Dans ces textes, les jeunes filles ne sont pas considérées comme vierges ; elles peuvent l’être, mais cela importe peu. Notons seulement que, selon la tradition biblique, si attachée à la virginité avant le mariage, une jeune fille, non mariée, est supposée vierge. Pour désigner une vierge, l’hébreu a un terme : betûlah. Il y a des exceptions : Dinah, qui a été violée, est qualifiée de "parthénos", Gn 34, 3.

Or, il se trouve que les traducteurs de la Bible hébraïque en grec, dans le contexte du judaïsme fortement implanté dans la société hellénistique d’Alexandrie, a choisi de traduire ‘almah par parqe,noj = vierge. Cela peut répondre à une question assez logique : puisque le contexte d’Is 7 est celui de la demande d’un signe permettant au roi de s’assurer de la présence de Dieu à ses côtés, on voit mal ce qu’aurait d’étonnant le fait qu’une ‘almah soit enceinte… Les traducteurs ont donc estimé que la lecture correcte d’Is 7, 14 exigeait de voir en cette jeune fille nubile une vierge : une femme enceinte dans la virginité, quel signe ! Une telle interprétation trouve plus de crédibilité si ce même passage est lu dans une perspective messianique ; si Dieu donne à une vierge de concevoir, c’est parce que le fils est destiné à être le messie. Mt n’invente rien : il s’inscrit tout simplement dans cette ligne.

16.2 Une donnée de la tradition primitive

Le fait de la conception virginale s’impose à Mt et Lc comme une donnée acquise. Il n’est pas besoin de l’expliquer, de le justifier.

Dès la généalogie, Mt montre l’importance qu’il accorde à la conception virginale de Jésus : « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus, que l’on appelle Christ » (1, 16). Il est évident qu’il a volontairement évité de reproduire la formule qu’on attendait : « Joseph engendra Jésus »…

Mt n’en reste pas là. Il indique clairement que Marie a conçu son enfant avant qu’ils aient habité ensemble[2] ; et il ajoute, s’il y en avait besoin, que Joseph « ne connut pas Marie jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils » (1, 24).

Pour donner plus de consistance à cette conviction, Mt a recours à la prophétie d’Is 7, 14, selon la traduction grecque courante depuis le 1er siècle précédant l’ère chrétienne : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils » (Mt 1, 23).

D’autre part, cette tradition permet de donner à l’Esprit Saint un rôle particulier à l’origine du Christ, surtout chez Lc, pour qui la présence active de l’Esprit est indispensable pour que Jésus puisse être reconnu comme Fils de Dieu. Ce qui était indispensable pour la résurrection du Christ est reporté rétrospectivement à l’étape de son origine.

Cf. Jacques Winandy, La conception virginale dans le Nouveau Testament, in : NRT 100 (1978), pp. 706-719. Mc 6, 3 (« Celui-là n’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? ») est un texte corrigé (en fonction du Proto-Luc) en vue d’affirmer que Jésus est relatif à sa mère et non à Joseph (Mt 13, 54 : « le fils du charpentier »).

« L’absence de relations conjugales entre Joseph et Marie est connexe à la question des frères et sœurs de Jésus. Mais on ne la résout pas a priori en fonction de n’importe quel cas ordinaire : la mise au monde du "Fils de Dieu" et son éducation jusqu’à l’âge d’homme est un cas unique en son genre, une vocation sans égale dans la réalisation du dessein de Dieu. Je m’étonne que des croyants puissent en parler comme ils parleraient de la pluie et du beau temps »(P. Grelot, Jésus de Nazareth, Christ et Seigneur, t. II, p. 445).

17. Les récits apocryphes

Le bœuf et l’âne ? Il faut reconnaître qu’ils ont été introduits dans la piété populaire puis l’iconographie chrétienne par le biais d’un écrit clairement fantaisiste : l’évangile du Pseudo-Matthieu[12]. Cependant, l’auteur a eu une idée qui mérite d’être retenue : il renvoie implicitement le lecteur à un oracle d’Isaïe qui va l’obliger à prendre au sérieux l’ensemble du message transmis par les récits de l’enfance.

Is 1,2-4 : « Cieux écoutez, terre prête l’oreille, car le Seigneur parle. J’ai élevé des enfants, je les ai fait grandir, mais ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la crèche de son maître, Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas. Malheur! nation pécheresse! peuple coupable! race de malfaiteurs, fils pervertis! Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont méprisé le Saint d’Israël, ils se sont détournés de lui. »

Bibliographie rapide

La présentation de Charles PERROT parue dans la collection pédagogique Cahiers Évangiles, sous le titre : Les récits de l’enfance de Jésus (Cahiers Évangile, 18), Service Biblique, Cerf, 1976, présente fort bien comment l’étude des formes littéraires ainsi que des traditions juives transmises oralement et consignées dans les midrashs et targoums a conduit à une meilleure connaissance de l’intention des auteurs. Elle est souvent citée ou utilisée dans les livres récents, par exemple par P.-M. Beaude dans le chapitre sur ces récits publié dans son Jésus de Nazareth (Bibliothèque d’Histoire du Christianisme, n° 5), Desclée, 1983.

C. Perrot reprend en la développant largement un ouvrage d’André PAUL, L’évangile de l’Enfance selon S. Matthieu (Lire la Bible, 17), Cerf, 1968.

Plus récemment, Jean-Paul MICHAUD a rédigé de manière vivante et sans s’encombrer d’études littéraires techniques une excellente présentation de chacun des récits autour de la figure de Marie : Marie des Évangiles (C.E. 77), Service biblique Évangile et vie, Paris, 1992.

Voir encore :

  • René LAURENTIN a publié deux études techniques : Structure et théologie de Lc I-II (Études bibliques), 4ème éd., Gabalda, Paris, 1964 et Jésus au Temple. Mystère de Pâques et foi de Marie en Luc 2, 48-50 (Études bibliques), Gabalda, Paris, 1966 ; les deux études ont été résumées dans un ouvrage rédigé en langage accessible : Les Évangiles de l’enfance du Christ. Vérité de Noël au-delà des mythes, Desclée – DDB, Paris, 1982.
  • X. LEON-DUFOUR, Livre de la genèse de Jésus-Christ et L’annonce à Joseph, in : Études d’Évangile (Parole de Dieu), Seuil, 1965, p. 51-68 et 69-86.
  • A. Feuillet, Jésus et sa mère d’après les récits lucaniens de l’enfance et d’après S. Jean. Le rôle de la Vierge Marie dans l’histoire du salut et la place de la femme dans l’Église, Paris, 1974
  • Ignace de LA POTTERIE s.j., Marie dans le mystère de l’alliance (Jésus et Jésus-Christ, 34), Desclée, 1988
  • Dans son ouvrage monumental sur l’évangile de Luc, François BOVON s’est contenté de résumer les analyses approfondies sur la forme littéraire de Lc 1-2, qui cherchent à remonter bien plus en amont que celles de R. Laurentin et C. Perrot.
  • Dans le monde anglophone, on apprécie beaucoup le commentaire soigné, documenté mais clair du Jésuite Joseph A. FITZMYER, The Gospel according to Luke. T. I: I-IX. (The Anchor Bible, 28), Doubleday, New York, 1981 [Avec une excellente introduction qui mérite d’être utilisée de manière indépendante du commentaire]

[1] Paul avait conscience d’appartenir à la tribu de Benjamin.

[2] Bonne présentation dans I. de  La Potterie, Marie dans le mystère de la Nouvelle Alliance, p. 51-55.

[3] Le même qui accueille l’Arche en 2 Sm 6,9-10 ?

[4] « En se disant servante, en parlant de son humiliation sur laquelle Dieu se penche, Marie épouse la condition des femmes inconnues qui souffrent en secret, des subalternes que l’on fait sombrer dans les oubliettes de l’histoire » (La Vierge au Livre. Marie dans l’Ancien et le Nouveau Testament, p. 61).

[5] Voir J. Murphy-O’Connor, Jésus et Paul, Vies parallèles (p. 12).

[6] Voir P. Benoit, Art. « Quirinius », in DBS, t. IX.

[7] Gn 49, 20 : ’Asher, son pain est gras, il fournit des mets de roi. Dt 33, 24-25 : Moïse dit sur ’Asher : "Béni soit ’Asher entre tous les fils ! Qu’il soit privilégié parmi ses frères et qu’il baigne son pied dans l’huile ! Que tes verrous soient de fer et d’airain et que ta sécurité dure autant que tes jours !"

[8] Gn 30, 12-13 : Zilpa, la servante de Léa, enfanta à Jacob un second fils. Léa dit : "Pour ma félicité ! Car les femmes me féliciteront". Et elle l’appela ’Asher.

[9] “Il ne s’agit pas de la peur de l’opinion publique ou d’un doute sur la fidélité de Marie, mais d’une crainte religieuse devant le fait incompréhensible qui vient de Dieu. Joseph aura un rôle à jouer dans la réalisation de ce dessein divin : il faut donc qu’il sache en quoi il consistera » (P. Grelot, p. 444).

[10] J.-P. II , Tertio millennio ineunte, § 23.

[11] Id., § 22.

[12] Texte disponible sur Biblissimo.

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