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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


Comment analyser un évangile synoptique selon la méthode historico-critique?

Publié par Biblissimo sur 27 Août 2012, 12:59pm

Catégories : #Herméneutique biblique

1.     Pourquoi une méthode historico-critique d’analyse des textes bibliques ?

Tout texte, et particulièrement les textes anciens rapportant les faits et gestes d’un héros, est le résultat d’une longue tradition. Il est donc dépendant d’une histoire complexe, aussi bien au niveau des écrits (manuscrits, papyrus, inscriptions, etc.), de son vocabulaire, de sa syntaxe, que de son contenu.

La Bible, même aux yeux des croyants, n’échappe pas à la règle. Elle est un ensemble de documents élaborés dans le cadre de traditions rapportant une doctrine, un enseignement, des souvenirs encore au stade évolutifs. De nombreux auteurs ont interagi tout au long du processus de formation jusqu’aux rédactions finales.

Tout commentaire sérieux de ces textes se doit de prendre en compte leur "épaisseur" historique.

Il est certain que si nous avions des archives rédigées du vivant même de Jésus, si nous avions l’écrit d’un des disciples directs de Jésus avec l’intention d’être exhaustif, si nous avions les archives avec une attestation officielle de garantie, le travail en serait largement simplifié ! Mais ce n’est pas le cas, loin de là !

La méthode historico-critique, affinée, mûrie depuis ses initiateurs de la fin du XIX° siècle, a pour but de dégager l’archéologie de ces textes, leur composition selon le temps, le lieu, les intermédiaires, les médiations de toutes sortes. Elle veut rendre compte des textes selon la multitude d’éléments qui entrent dans leur composition, en faisant intervenir toutes les formes de savoir et de technique interprétative à notre disposition. On caractérise cette méthode de « dia-chronique », c’est-à-dire qu’elle prend scrupuleusement en compte la distance entre l’origine des traditions et le texte final, ultime.[1]

Elle est indispensable à tout commentaire sérieux d’un texte biblique.

D’autres méthodes viennent la compléter, notamment à l’étape de l’histoire de la tradition et de la rédaction ultime. Ces méthodes relèvent davantage de l’interprétation "syn-chronique", c’est-à-dire qu’elles analysent le texte final.

Cela n’a évidemment pas de sens de séparer le texte en ses composantes diachroniques et synchroniques… Ce sont deux approches différentes au niveau de la méthode, mais inséparables sur le fond. Les deux doivent s’écouter mutuellement.

2. Les sept étapes

1)       Délimitation du texte étudié

2)       Critique textuelle

3)       Analyse littéraire

4)       Critique des Sources

5)       Critique de la Forme (Formgeschichte)

6)       Critique de la Tradition (Traditiongeschichte)

7)       Critique de la Rédaction (Redaktiongeschichte)

 

3. La délimitation du texte étudié

But : Indiquer clairement le début et la fin du texte étudié et le justifier.

On appelle souvent la partie du texte sur laquelle va se porter l’analyse une "péricope". Souvent, les éditions de la Bible ont mis en évidence le découpage des récits, sous la forme de paragraphes bien délimités, parfois avec des titres. En général, ce découpage met en valeur les différentes péricopes qui se succèdent.

Toute péricope ne se comprend vraiment que dans son articulation avec le reste du récit. Avant d’en commencer l’étude, il est nécessaire de justifier pourquoi on la fait commencer et finir à tels ou tels endroits. En général, c’est assez évident ; dans certains cas, cela demande des explications.

Pour cela, il faut prendre en compte 1) le contexte de la péricope (ce qui la précède et ce qui la suit) et 2) son unité interne.

a. Délimitation de la péricope en fonction du contexte

Il faut commencer par noter les formules d’introduction et de conclusion présentes dans la péricope ou autour de son cadre. Par exemple, un verbe de déplacement géographique et temporel concernant les personnages principaux du récit du moment que ce déplacement opère une rupture dans la succession des événements. Ou encore un terme qui introduit un discours, en particulier si ce discours est rédigé en style direct.

b. L’unité interne de la péricope

L’unité peut être établie soit en fonction de la cohérence narrative, par exemple si les mêmes personnages sont acteurs d’une même action ou participent à un discours situé dans un contexte unique, ou de la cohérence discursive, par exemple quand l’auteur donne une explication dont les divers éléments se tiennent et forment un ensemble articulé. On peut encore se contenter d’une unité thématique (la péricope parle de morale de diverses manières) ou stylistique (la péricope se détache de son contexte par le style poétique rythmé ou polémique).

4. La critique textuelle

But : proposer le meilleur texte à partir des manuscrits originaux

Les éditions bibliques proposent une version de la Bible à partir d’options innombrables entre différents versets, mots, expressions, formes verbales ou adverbiales, en provenance de la multitude de manuscrits antiques transmettant le texte biblique en hébreu, en grec et en araméen. En réalité, ces options apparaissent unilatérales ; une étude rigoureuse de la Bible doit justifier ces options et éventuellement prendre en compte les options concurrentes sans les rejeter définitivement.

Heureusement le travail a été fait avec une technicité extraordinaire et des éditions « critiques » fiables sont à notre disposition ; il nous reste donc à savoir décoder leur « apparat critique », c’est-à-dire les nombreux codes et signes servant à indiquer les manuscrits et leurs variantes ainsi que le degré de probabilité.

Demandez à un spécialiste de vous faire une présentation de l’édition grecque du Nouveau Testament dirigée par K. Aland et ses collaborateurs, chez United Bible Societies, Stuttgart, 3ème édition, 1988.

La critique textuelle comporte trois volets complémentaires.

a. La critique verbale

Il se trouve que les scribes qui ont copié et recopié les manuscrits dont ils disposaient ont fait des erreurs grammaticales ou syntactiques (additions, omissions, confusions…). Ils ont aussi parfois modifié intentionnellement le texte, soit en vue d’y introduire un élément doctrinal qu’ils voulaient faire passer dans la tradition, soit pour l’harmoniser avec un passage parallèle ou semblable ou encore avec un passage de l’A.T.. Il faut donc "corriger" ces erreurs.

b. La critique externe

Par l’analyse des manuscrits, en les regroupant en "familles", en cherchant leurs origines et surtout la date de leur rédaction et l’autorité de ceux qui les ont cautionnés, on arrive à établir une classification et même une relative hiérarchie de valeur et à identifier un certain nombre d’entre eux comme "meilleurs" que d’autres.

Ainsi, dès le début du IIème siècle, on a identifié deux traditions importantes de papyrus contenant des textes des évangiles, remontant au début du IIème siècle : la tradition égyptienne et la tradition occidentale.

c. La critique interne

L’analyse des variantes constatées dans les manuscrits permet d’établir un certain nombre de règles, d’habitudes de transmission plus ou moins communes à toutes les familles.

Par exemple, on s’est rendu compte que les scribes avaient plutôt tendance à compléter le texte qu’ils devaient copier ou à en améliorer le style, la grammaire. Dans l’analyse critique, par conséquent, on sera attentif à identifier ce genre d’habitude et, dans des cas bien précis, on établira que la version la plus courte ou la moins correcte grammaticalement, sera la plus fiable en termes d’ancienneté.

De même, on s’est rendu compte que les scribes avaient tendance à éliminer les expressions bizarres, celles qu’on a du mal à comprendre. Par conséquent, entre deux groupes de mots différents et dans des cas bien précis, on préfèrera le groupe de mots (la "leçon") qui présente une plus grande difficulté verbale.

Attention : quand on a réussi à dater les traditions manuscrites, cela ne veut pas dire que les plus anciennes sont systématiquement préférables aux plus récentes.

d. Pour approfondir

Pour ceux qui veulent prendre connaissance de cette partie fondamentale de l’exégèse biblique, voici deux ouvrages fondamentaux :

Bruce M. Metzger, A Textual Commentary on the Greek New Testament, United Bible Societies, London- New York, 1975

Louis Vaganay et C.-B. Amphoux, Initiation à la critique textuelle du Nouveau Testament, Paris, Cerf, 1986

5. L’analyse littéraire

But : Examiner de la péricope considérée comme document littéraire, dans son état ultime.

Il faut s’approprier le texte par le moyen de son vocabulaire, de sa syntaxe, de sa construction, de son articulation logique interne. Une partie des résultats demeurera très superficielle et n’auront que peu d’importance pour la suite de l’interprétation ; d’autres serviront de fondement et de critère décisifs. Cette étape est indispensable dans la mesure où le fond et la forme d’un texte sont indissociables.

Évidemment, la réussite de cette méthode dépend énormément de la compétence en grammaire, notamment en grammaire de la langue originale, hébreu, grec, araméen.

a. Analyse sémantique

"sèmainô" : signifier.

But : Répertorier et analyser le vocabulaire.

On peut commencer par faire un relevé des différents types de mots : verbes, substantifs, noms propres, adverbes, etc. La fréquence (nombreuses ou rares occurrences) et la répartition des mots permettent de situer les plus importants et de dégager des rapports de force, des parallélismes, des jeux de mots. On peut aussi noter le temps des verbes (en recourant à la langue originale, car la manière de définir les formes temporelles diffère souvent des nôtres) : présent/passé/futur ; accompli/inachevé ; ponctualité/durée. Temps de la narration, temps de la considération selon le narrateur/lecteur…

Hapax : un mot utilisé une seule fois dans un texte.

Le recours à un dictionnaire est souvent indispensable afin de percevoir les nuances. On peut affiner l’analyse en cherchant dans une concordance les autres occurrences de termes significatifs, permettant ainsi de coller à l’usage de l’auteur du texte étudié.

b. Analyse syntaxique

"syn-tassô" = mettre en ordre.

But : Les différents éléments qui constituent une phrase étant répartis en groupes nominaux et groupes verbaux, on cherche à rendre compte de l’organisation des propositions, repérer la logique de leur agencement.

On observe :

1)       La place des divers éléments dans le texte.

2)       Les tournures grammaticales spécifiques, les ambiguïtés, les figures de style, les antithèses.

3)       L’agencement des éléments les uns par rapport aux autres : tournures au passif, juxtapositions, coordinations, subordinations, oppositions.

4)       La composition de l’ensemble ou de parties : chiasmes, parallélismes, mots-crochets.

c. Analyse structurelle ou structurale

But : dégager à partir du vocabulaire, de son organisation et de la syntaxe la structure de la pensée sous-jacente. On met plus ou moins entre parenthèse la doctrine de référence de l’auteur pour s’en tenir à la surface du texte. Le plan ou la structure littéraire de la péricope, souvent statique, peuvent éventuellement correspondre à la dynamique de l’interaction des éléments présents dans le texte, mais c’est rarement le cas car l’auteur n’en avait pas le souci !

Le résultat, autant que possible, doit pouvoir être reproduit sous forme de schéma visualisant les oppositions, les parallélismes, les articulations des éléments entre eux.

Certains textes se prêtent plus que d’autres à une telle analyse.

6. La critique des sources

But : dégager les sources à partir desquelles la péricope a été élaborée.

Les exégètes ont élaboré pour cela la célèbre méthode historico-critique, qui permet de remonter l’histoire précédant le texte étudié et de situer le milieu historique des éléments constitutifs auxquels il se réfère explicitement ou implicitement. Car tout texte appartient à l’histoire de son auteur, de ses destinataires, a fortiori les textes ayant pour centre les faits et enseignements d’un personnage et de ses témoins insérés dans l’histoire de son peuple comme ce fut le cas pour Jésus et les auteurs des évangiles.

Ce n’est que dans la mesure où on a pu identifier l’origine des traditions rapportées dans la péricope qu’on pourra s’interroger sur sa forme, sa tradition et sa rédaction, qui sera l’effort suivant.

On a résumé les résultats des recherches appliquées aux évangiles synoptiques, à des fins pédagogiques, c’est-à-dire pour en simplifier l’utilisation, sous la forme de la Théorie des Deux sources (aménagée selon quatre sources). Voir les documents correspondant.

7. L’analyse de la "Forme" du texte

a. Présentation

L’analyse des "Formes" littéraires (Gattung) a été façonnée par deux exégètes allemands, R. Bultmann et M. Dibelius au début du XX° siècle. Évidemment de nombreuses modifications et précisions dans la méthode ont été apportées par la suite.

Le constat est le suivant : à l’intérieur de chaque évangile, des péricopes se présentent à nous avec des styles très différents. Le fait de classer les péricopes en fonction de ces styles et d’interroger les groupes ainsi constitués pour y chercher un mode de transmission a abouti à la mise en évidence d’un certain nombre de formes littéraires plus ou moins prédéfinies qui étaient à la disposition des auteurs et qu’ils ont suivies de manière plus ou moins serviles.

À la suite de R. Bultmann, on classe les différents genres littéraires des évangiles en deux groupes : les logia ou paroles et les récits. Mais il faut être plus précis.

Les principaux genres littéraires des logia :

1)       Les paroles prophétiques ;

2)       Les dits sapientiels ;

3)       Les sentences juridiques ;

4)       Les paraboles ;

5)       Les paroles en "je" (Ich wörter) ;

6)       Les dits "sur la suivance" (Nachfolge Reden) ;

7)       Les collections de logia.

Les principaux genres littéraires des récits :

1)       Le compte-rendu de miracle : 1- Arrivée du thaumaturge, présentation du malade, description de la maladie; 2- Préparation de la scène ; 3- Mention des sentiments du thaumaturge ; 4- Constatation de la guérison et effet sur les spectateurs ;

2)       Les controverses : 1- Comportement ou geste choquant ; 2- Présentation et interpellation des adversaires ; 3- Réaction et question de Jésus ; 4- Perplexité, silence, étonnement des adversaires ;

3)       Le paradigme (selon Bult.) ou apophtegme (selon Dib.) ou "sentence encadrée" ou "pronouncement-story" : récit bref immédiatement reçu pour l’enseignement qu’il veut encadrer et non pour sa valeur descriptive, les détails étant réduits au minimum ; ex. : Mc 3,1-6 ; Mt 22,15-22 ; Mt 19,13-15.

4)       Les sommaires, résumant l’activité de Jésus, souvent avec des verbes à l’imparfait (généralisation).

b. La recherche du Sitz im Leben

Les formes littéraires ont été mises en relation avec ce que l’on a découvert relativement au milieu de transmission des paroles de Jésus et de la catéchèse primitive (les "fonctions" réparties dans la communauté chrétienne). Ces fonctions peuvent être réparties en : fonction de prédication ; fonction liturgique (récit de l’institution eucharistique) ; fonction catéchétique (voir compte-rendu de miracle, fortement stéréotypé) ; fonction missionnaire (p. ex. utilisation de la forme de controverse).

8. La critique de l’Histoire de la Tradition

But : déterminer les étapes de développement d’une tradition sous l’aspect de sa transmission. Mais définition non unanime.

a. La transmission des traditions élémentaires

Quelle est l’ "Überlieferungsgeschichte" des traditions relatives à Jésus dans les évangiles synoptiques en fonction des différents milieux de transmission, de leurs préoccupations catéchétiques, communautaires, légalistes ?

Autrement dit, il s’agit de retracer comment s’est élaboré un texte des évangiles synoptiques par rapport à ce que l’on peut raisonnablement penser de ce que Jésus a réellement dit et fait. Car il est vite apparu, ne serait-ce que par la comparaison des diverses versions d’un même événement ou enseignement de Jésus dans chacun des trois évangiles, qu’il y a eu une "histoire" au niveau du contenu et pas seulement de la forme littéraire.

La question centrale concerne la christologie, plus précisément celle de savoir comment s’est développée la foi en Jésus de Nazareth devenu Seigneur glorifié.

b. Le "Jésus de l’histoire" et le "Christ prêché"

Un certain consensus s’est établi autour de plusieurs critères permettant d’attribuer un degré d’ "authenticité" aux logia et récits concernant Jésus dans les évangiles synoptiques. Voir les pages claires et documentées de J.-P. Meier, Un certain Juif Jésus. Les données de l’histoire. T. I : Les sources, les origines, les dates (LD), Cerf, Paris, 2005, ch. vi : Comment déterminer ce qui vient de Jésus ?, p. 101-118.

9. La critique de la rédaction

"Redaktiongeschichte".

But : déterminer la visée théologique, pastorale, morale de l’auteur à partir de la manière dont il a modifié la tradition au cours de la rédaction de son récit ; préciser si possible le statut des destinataires.

Constat : l’analyse de la tradition a mis en évidence que les récits tels que nous les lisons sont plus ou moins marqués par l’auteur ou la communauté dont ils sont issus. La rédaction des traditions est accompagnée d’un travail plus ou moins conscient de sélection, de modification, d’orientation en vue de faire passer un message, un enseignement adapté aux destinataires et surtout au message que veut faire passer l’auteur.

On va recueillir en particulier toutes les indications convergentes vers l’insistance de l’auteur sur tel ou tel aspect de l’Évangile à partir de son vocabulaire spécifique (termes préférés, voire exclusifs), des reprises (Wiederaufnahme), des omissions visiblement volontaires, etc.

 



[1] Bonne introduction : P. Guillemette et C. Brisebois, Introduction aux méthodes historico-critiques (Héritage et Projet), Éditions Fides, Québec, 1987.

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Commenter cet article

Benoit 22/04/2021 10:14

Bonjour,
je vous remercie pour votre article porteur.
Auriez-vous une bibliographie pour un approfondissement de ces méthodes?
Merci d'avance
Benoit

baludieu 09/06/2014 08:13

splendide

Biblissimo 10/06/2014 18:12

Heureux si cette modeste présentation vous a aidé(e).

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