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Biblissimo

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Vous trouverez ici des documents visant à une meilleure connaissance de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Ils représentent le fruit de recherches personnelles. Je les mets à votre disposition en vous demandant de respecter les droits d'auteur. Bon travail!


L'analyse narrative d'un texte biblique. Initiation rapide

Publié par Biblissimo sur 31 Juillet 2016, 13:12pm

Catégories : #Herméneutique biblique, #Analyse narrative

L'analyse narrative d'un texte biblique. Initiation rapide

Brève présentation de l’analyse narrative,

par André Wénin

1. Points de repère essentiels

L’analyse narrative part d’un constat assez simple : on peut raconter une même histoire de bien des manières, et le sens qui se dégage ainsi que l’effet produit sur l’auditeur ou le lecteur dépendent de la façon concrète de raconter (le « comment »). La narration qui donne naissance à un récit concret de cette histoire suppose divers choix. Ces choix concernent la sélection des faits à raconter, l’ordre de leur présentation, la modulation du rythme, la manière de mettre en scène les personnages, les mots et les images employés. Ils portent aussi sur d’autres éléments : les faits sont-ils synthétisés de manière neutre, ou décrit-on les personnages en train de parler et d’agir ? Les faits sont-ils racontés comme les verrait un observateur extérieur, ou sont-ils donnés à voir à travers les yeux d’un personnage de l’histoire ? Des choses normalement cachées, comme la vie intérieure des acteurs, sont-elles dévoilées au lecteur ? Ce qui est raconté est-il l’objet de jugements, ou la responsabilité d’apprécier les faits et les personnages est-elle laissée au lecteur ? L’instance qui opère tous ces choix pour donner forme concrète au récit est appelée narrateur. Cette « voix » qui raconte le récit est un concept littéraire et doit être distinguée de l’auteur réel, historique. Dans la Bible, le narrateur est quasi toujours anonyme. Il apparaît comme omniscient quand il sait tout de l’histoire qu’il raconte et connaît les pensées secrètes de ses personnages, même de Dieu ; cependant, il reste réservé dans l’usage qu’il fait de cette faculté, donnant au lecteur tout ce qui est utile pour comprendre le récit, mais seulement cela. Il est considéré comme fiable par rapport à ce qu’il raconte : il ne peut donc être soupçonné de tromper le lecteur.

L’analyse narrative offre des outils pour étudier comment le narrateur raconte à sa manière une histoire donnée et entraîne ainsi son auditeur ou son lecteur (appelé parfois « narrataire ») dans son monde, mais elle s’intéresse également à la tâche de ce dernier. Car le narrataire ne peut rester passif. Sans lui, le récit reste lettre morte faute de déchiffrement. Et toute la stratégie de communication du narrateur est inopérante si personne n’accepte de se prendre à son jeu, lui accordant sa confiance et le prenant pour guide dans la découverte de l’histoire. Cette découverte est d’ailleurs guidée par des signaux laissés dans le récit par le narrateur, signaux dont le narrataire doit tenir compte s’il veut entrer dans le monde du récit et de ses valeurs.

2. Concrètement : principales questions à poser au texte

Le travail d’analyse narrative commence en délimitant le texte à étudier, en distinguant, le cas échéant, divers épisodes ou scènes disposés en séquence.

Une fois le récit délimité, diverses opérations sont à réaliser. Certaines sont plus efficaces que d’autres en fonction des récits. La méthode comporte une part d’intuition, de flair, de pratique aussi.

L’ordre retenu ci-dessous s’avère en général le plus efficace (mais pas toujours). Toutefois les résultats de la dernière enquête (sur les répétitions) sont susceptibles de compléter, voire de modifier les analyses précédentes.

a) Le maniement du temps :
  • Quels sont les moments de l’histoire sélectionnés et racontés (être attentif, p. ex. aux marqueurs temporels : adverbes, compléments de temps ou propositions temporelles, etc.) ? Y a-t-il des sommaires (tranche d’histoire résumée) ? Les ellipses (actions non mentionnées) sont-elles comblées ensuite ?
  • L’histoire est-elle racontée dans l’ordre chronologique ? Repérer les anticipations et retours en arrière, en distinguant le récit du narrateur et les paroles des personnages) ? Quelle est la portée des modifications sur ce point ?
  • Observer le rythme du récit en comparant le temps pris pour raconter les faits (temps « racontant ») et la durée des faits racontés (temps « raconté ») : le narrateur prend-il le temps de raconter ou résume-t-il à gros traits ? À partir de là, il doit être possible de repérer des insistances.

Note : pour distinguer les moments retenus, il peut être utile d’observer aussi la disposition de l’espace dans le récit, ainsi que les déplacements significatifs.

b) L’intrigue et ses étapes :
  • Le narrateur raconte-t-il explicitement le retournement d’une situation (intrigue de résolution) ou le dévoilement de quelque chose de caché, de secret (intrigue de révélation), ou encore les deux ?
  • Quelles en sont les grandes étapes ?
  • Noter la situation initiale (« exposition », c.-à-d. la présentation des personnages et du cadre), repérer le manque qui apparaît, le problème qui se pose, la crise qui s’ouvre (lancement de l’intrigue) ;
  • Noter les étapes menant de la crise à l’action qui provoque sa résolution (phase appelée « complication », parce qu’elle décrit souvent une complexification du problème avant sa solution) ;
  • Déterminer le lieu où la solution intervient (« dénouement ») et l’action qui la provoque (« action transformatrice ») et mène au retour final au calme (« épilogue »). Il arrive que manque l’exposition ou l’épilogue. C’est fréquent lorsque le récit constitue un épisode d’une séquence plus ample : ce qui précède présente certains personnages, temps et lieux ; ce qui suit montre les prolongements.
c) Les personnages (s’intéresser surtout aux protagonistes) :
  • Comment le narrateur construit-il ses personnages ?
  • Que dit-il lui-même (mode narratif ou telling) : manières de nommer, éléments de description, informations, jugements moraux ; sentiments, motivations, intentions ?
  • Que suggère-t-il en racontant (mode scénique ou showing) les actions du personnage et en citant ses paroles (éventuellement ses monologues) ?
  • Quels sentiments le narrateur éveille-t-il ainsi chez le lecteur vis-à-vis des personnages ?
  • Quels rôles jouent les personnages secondaires à côté des protagonistes : agents, faire-valoir ou repoussoirs, figurants ?
  • Où est placé « l’œil de la caméra » et comment se déplace-t-il au fil du récit ? Autrement dit, le narrateur :
  • fait-il voir les choses comme peut les voir un observateur extérieur ?
  • ou emprunte-t-il les yeux d’un des personnages ? Avec ces yeux-là, le narrateur :
  • montre-t-il d’un personnage ou d’une action que ce qui est observable de l’extérieur par tout qui assisterait à la scène (focalisation externe) ?
  • ou raconte-t-il aussi ce qui se passe derrière le décor ou à l’intérieur des acteurs, c’est-à-dire ce qu’aucun témoin humain de la scène ne peut voir (focalisation interne) ? Bref, donne-t-il accès à des informations montrant qu’il connaît des choses cachées, qu’il domine le temps et l’espace ?
  • Lorsque le narrateur joue lui-même avec cette possibilité, on dit qu’il recourt à son omniscience. On se demandera alors ce qu’il cherche à produire comme effet pour le lecteur.

Note. On n’oubliera pas ici que seul le narrateur dit le vrai du récit ; les personnages pensent et parlent à partir de leur propre vision des choses. Ils peuvent se tromper et (chercher à) tromper.

  • À partir de là, examiner la « position » respective du lecteur et des différents personnages : le lecteur en sait-il plus qu’eux, est-il à égalité avec eux, en sait-il moins ? Quel effet cela crée-t-il chez lui ?
d) Les répétitions

Le récit biblique cultive l’art de la répétition. L’attention aux répétitions de divers types peut s’avérer essentielle : mots clés, expressions et phrases ; motifs (image, action, objet), thèmes (idée morale, psychologique, théologique), séquences d’action (triple répétition d’une même action, p. ex.).

Si des répétitions sont repérables dans le récit, il peut être utile de les examiner dès l’étude de l’intrigue ou en rapport avec les personnages.

  • Observer les répétitions dans le récit.
  • Noter soigneusement les variations (parfois subtiles) et se demander de quoi elles peuvent être significatives, ou quel(s) effet(s) elles ménagent.
  • Être particulièrement attentif lorsqu’un personnage reprend ce qu’a dit le narrateur ou un autre personnage : c’est souvent révélateur.

Note. Un type de répétition moins facile à repérer relève de l’intertextualité. Il s’agit de rappels (par citation, allusion, imitation, reprise) d’autres textes bibliques. Il peut parfois s’avérer déterminant pour percevoir certaines harmoniques de sens du récit, mais son repérage dépend de la « compétence » biblique du lecteur.

3. Bibliographie en français sur l’analyse narrative de la Bible

a) Présentation générale :

Robert ALTER, L’art du récit biblique (Le livre et le rouleau, 4), Bruxelles, Lessius, 1999 (original anglais 1981).

Jean-Louis SKA, Jean-Pierre SONNET, André WENIN, L’analyse narrative des récits de l’A.T. (Cahiers Évangile, 107), Paris, Cerf / Évangile et vie, 1999.

b) Pour s’initier à la méthode :

Jan P. FOKKELMANN, Comment lire le récit biblique. Une introduction pratique (Le livre et le rouleau, 13), Bruxelles, Lessius, 2002 (original néerlandais 1995).

Daniel MARGUERAT, Yvan BOURQUIN, Pour lire les récits bibliques, Paris / Genève / Montréal, Cerf / Labor et Fides / Novalis, 1998. – bonne bibliographie.

c) Exemples développés :

Daniel MARGUERAT (éd.), Quand la Bible se raconte (Lire la Bible, 134), Paris, Cerf, 2003. — Avec introduction méthodologique. Exemples de lectures dans les 2 Testaments.

—, et André WENIN, Bernadette ESCAFFRE, Autour des récits bibliques (Cahiers Évangile, 127), Paris, Cerf / Évangile et vie, 2004. Introduction méthodologique du précédent ; 2 ex. (AT et NT) ; bibliographie commentée.

Jean-Noël ALETTI, L’art de raconter Jésus-Christ (Parole de Dieu), Paris, Seuil, 1989.

—, Quand Luc raconte. Le récit comme théologie (Lire la Bible, 115), Paris, Cerf, 1998.

André WENIN, Samuel, juge et prophète (Cahiers Évangile, 89), Paris, Cerf / Évangile et vie, 1994.

—, David, Goliath et Saül. Le récit de 1 Samuel 16–18 (Connaître la Bible, 3), Bruxelles, Lumen Vitæ, 1997.

—, Le livre de Ruth. Une approche narrative (Cahiers Évangile 104), Paris, Cerf / Évangile et vie, 1998.

—, David roi, de Goliath à Bethsabée, dans J. Vermeylen, L. Derousseaux (éd.), Figures de David dans la Bible (Lectio Divina, 177), Paris, Cerf, 1999, p. 75-112.

—, Isaac ou l’épreuve d’Abraham. Approche narrative de Genèse 22 (Le livre et le rouleau, 8), Bruxelles, Lessius, 1999.

—, L’histoire de Joseph (Genèse 37-50). Quelques clefs pour lire le récit (Cahiers Évangile, 130), Paris, Cerf, 2004.

—, Joseph ou l’invention de la fraternité. Lecture narrative et anthropologique de Genèse 37–50 (Le livre et le rouleau, 21), Bruxelles, Lessius, 2005.

Voir encore la revue Biblia, publiée par les éditions du Cerf (Paris) : la perspective globale est narrative, du moins pour les livres qui s’y prêtent. P. ex. la Genèse, aux nos 2 (Gn 1–3 : création), 10 (Gn 4–5 : Caïn), 11 (Gn 6–9 : déluge), 12 (Gn 10–11 : Babel), 16 (Abraham), 17 (Isaac), 18 (Jacob) et 19 (Joseph).

Compléments bibliographiques sur le site : http://www.unil.ch/rrenab

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